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vendredi 7 août 2015

Fatima - Marek Halter





Pour ce deuxième volet de sa trilogie sur les femmes de l’islam, Marek Halter a choisi pour figure féminine centrale Fatima la fille issue de l’union du prophète et de Khadija.
Le récit prend la suite du premier tome puisqu’il s’ouvre sur l’enterrement de Khadija et se referme  sur la victoire des médinois à Badr et sur la naissance d’Hassan, le fils de Fatima et Ali.
Au contraire de Khadija, dont je connaissais déjà un peu l’histoire et la personnalité, j’ignorais tout de Fatima. Dans les livres sur l’histoire de l’islam que j’ai pu consulter jusqu’à présent, elle est très peu évoquée et c’est une bonne idée qu’a eu Marek Halter de lui consacrer un des tomes de sa trilogie.
Dans Khadija, l’auteur avait déjà eu l’occasion de nous parler de cette enfant au caractère bien trempé de garçon manqué. Ce trait de personnalité se confirme avec l’âge et on découvre alors une jeune femme qui refuse et rejette sa condition. Fatima veut s’habiller en homme, se comporter en homme et combattre comme un homme. Si, enfant, son entêtement prêtait à sourire et amusait les proches du prophète, ce n’est plus le cas par la suite et Fatima doit rapidement se plier et se conformer à ce qu’on attend d’elle.
Dans ce deuxième tome donc, Marek Halter s’attache à nous décrire la personnalité de Fatima, sa place dans la famille et la communauté, sa relation fusionnelle avec son père dont elle ne veut s’éloigner d’un pouce. Un amour pour son père si fort qu’elle acceptera difficilement l’union de celui-ci avec Aïcha, se sentant délaissée au profit de la jeune épouse.
Tout autour de ce duo paternel, les intrigues, les querelles et les jalousies marquent l’histoire de la constitution du noyau des compagnons du prophète confrontés à la rancœur et la haine des mecquois.
C’est l’époque des premières persécutions, le prophète est victime d’une tentative d’assassinat, ses deux filles sont répudiées. Les musulmans tentent de trouver de l’aide, d’abord auprès du roi chrétien des abyssins puis des habitants et la communauté juive de Médine. On suit alors les premiers musulmans lors de l’Hégire et leur arrivée à Médine, les accords passés avec la population locale, la réconciliation et le ralliement de certains habitants juifs. Mais l’installation est difficile, le climat rigoureux, les points d’eau très éloignés. Les mecquois ont perdu toutes leurs possessions, abandonnées derrière eux aux mains de leurs ennemis à La Mecque ce qui les amène à organiser la première razzia d’une caravane mecquoise.

J’ai pris plaisir à me replonger dans l’histoire des premiers musulmans à travers le regard de cette jeune femme forte qu’était Fatima. J’ai appris de nouveaux détails sur les événements mais aussi sur le quotidien des femmes de l’époque. J’ai hâte de me plonger dans le troisième et dernier volet consacré à Aïcha.

Un grand merci à  Cécile et aux éditions Robert Laffont pour leur confiance renouvelée.

mercredi 22 juillet 2015

La Perle et la Coquille - Nadia Hashimi





La condition des femmes en Afghanistan, Nadia Hashimi n’est pas la première à l’évoquer et on se demande bien ce qu’on pourrait apprendre de plus et d’où pourrait venir l’originalité d’un roman sur le sujet. Eh bien, Nadia Hashimi a su la trouver cette originalité.
La Perle et la Coquille met en parallèle le destin de deux afghanes liées par le sang à un siècle d’intervalle. 

Rahima est une jeune femme qui nous est contemporaine. Durant son enfance, sa famille lui a fait prendre le statut de bacha posh : lorsqu’une famille n’a pas de descendants mâles, on déguise une des filles en garçon. Ce procédé a de multiples avantages dans une société patriarcale où la femme reste cantonnée à la maison et à ses tâches ménagères. La petite fille ainsi transformée en petit garçon peut accéder à l’instruction en allant à l’école, peut courir et jouer librement dans la rue, peut effectuer les courses au marché pour sa mère, bref, en tant que bacha posh, Rahima goûte et savoure une liberté dont ses sœurs et sa mère sont privées.

Le destin bascule le jour où Rahima n’a plus l’âge de continuer à jouer cette comédie dont personne n’est dupe au village mais sur laquelle tout le monde ferme les yeux. C’est aussi ce moment que choisit son père pour la donner en mariage au seigneur de guerre pour lequel il travaille. Rongé par l’opium et condamné à la pauvreté, le père de Rahima se débarrasse ainsi de ses filles qu’il voit comme autant de bouches inutiles à nourrir.
Rahima devient alors la quatrième épouse d’un homme violent, sans cœur pour qui les femmes ne sont que des procréatrices et des esclaves domestiques. Au sein même du groupe des femmes de la maison, la jalousie et les brimades sont le quotidien de Rahima. Elle ne trouve son unique source d’apaisement et d’espoir que dans le récit que lui fait sa tante de la vie de son aïeule Shekiba. Un récit qui pour Rahima se révélera salutaire à plus d’un titre.

En effet, les destins des deux femmes comportent de multiples points communs malgré l’écart entre leurs époques. Les similitudes se retrouvent jusque dans la description des traditions religieuses et du statut de la femme en Afghanistan. J’ai longtemps pensé que le régime des Talibans n’avait été qu’une « nouveauté » dans l’histoire afghane, que l’islam rigoriste et extrémiste imposé par le régime atteignait pour la première fois de telles proportions. Mais le récit de Shekiba nous apprend qu’au XIXème siècle, les traditions barbares et le mépris du genre féminin officiaient déjà. Le port de la burka par exemple était déjà de mise alors que dans mon esprit il était une innovation des Talibans. La lapidation publique de la femme adultère faisait là aussi déjà partie des peines encourues et froidement appliquées.

Dans ce roman, la cruauté, l’injustice, la violence que subissent ces femmes nous nouent la gorge. Le style n’est certes pas des plus remarquables. On peut aussi lui reprocher d’être moins dans l’émotion que les romans de Khaled Hosseini. Pas de pleurs, d’apitoiement suscités chez le lecteur mais une profonde et sourde colère avec une étincelle d’espoir. Un espoir porté par ces quelques femmes qui osent parler  et affronter les hommes de leur entourage, ces autres qui ont le courage de dénoncer les magouilles politiques et la corruption d’un parlement simulacre mais signe des premiers pas du pays vers la démocratie. 

J’ai compris grâce à ce roman que le régime des Talibans n’était qu’un retour à d’anciennes traditions et pratiques, que l’Afghanistan des années 70 n’avait été qu’un court répit mais qu’il avait été possible. Tout comme avait été possible la réforme apportée par la montée au pouvoir du shah Amanullah Khan dont l’épouse a osé pour la première fois ôter son voile en public.
La Perle et la Coquille est donc un magnifique roman dont la lecture nous apprend énormément. L’histoire de Shekiba nous transporte dans le temps dans un Afghanistan aux airs des Mille et Une Nuits. Par chapitres alternés, le sort de Rahima répond à celui de son ancêtre et modèle. L’exemple de ces femmes au courage extraordinaire, l’importance de l’instruction, la volonté d’hommes à l’esprit ouvert constituent la base d’un possible changement. L’Histoire l’a prouvé, ce changement peut se reproduire de nouveau. 

Je ne peux donc que vous conseiller ce roman porteur d’espoir et qui offre une autre vision originale de l’Afghanistan, de sa culture et de ses mœurs, de sa vie politique. Vous plongerez dans le quotidien cruel et misérable des femmes afghanes, vous connaîtrez l’enfermement, vous arpenterez les couloirs du palais du Shah, vous assisterez aux séances parlementaires,  et surtout vous remercierez Dieu/la chance/le destin/le hasard de vous avoir fait naître en occident.

Un grand merci à Babelio et aux édition Milady pour ces belles heures de lecture.


jeudi 29 janvier 2015

Azadi - Saïdeh Pakravan





L’Iran est un pays qui me fascine et me laisse perplexe à la fois. Il me fascine principalement pour la richesse et la grandeur de son Histoire et pour d’autres raisons liées à cet attrait que je ressens pour les cultures moyen-orientales. Et il me laisse perplexe, enfin plutôt me laissait perplexe, quant à sa situation politique et sociale actuelle. Jusqu’à maintenant, j’avais l’impression d’entendre deux sons de cloche diamétralement opposés. L’un surtout véhiculé par la littérature me laissait entendre que le régime politique iranien était une effroyable théocratie réglementant de façon draconienne la vie quotidienne des iraniens, un régime oppressif et répressif digne des plus célèbres romans dystopiques. L’autre, à travers des documentaires et émissions de voyage comme le célèbre « J’irai dormir chez vous », me renvoyait une image plus adoucie d’un peuple iranien finalement assez libre et dont le souci primordial était, comme tout le monde sur cette Terre, de subvenir à ses besoins élémentaires : se loger, se nourrir, fonder une famille etc… Je ne sais pas pourquoi je voulais absolument que quelqu’un me dise quelle conception était la bonne sans me rendre compte que j’avais eu là les deux versants d’une vision trop manichéenne de la question. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Et l’Iran n’échappe pas à la règle. C’est en lisant le roman de Saïdeh Pakravan que j’ai enfin pris conscience de ce fait et que j’ai réalisé que cette ambiguïté que je ressentais était en fait tout à fait normale car voulue par le système iranien au point que les iraniens eux-mêmes vivent dans un flou perpétuel quant aux limites de leurs libertés et à ce qu’ils ont le droit de faire ou non. 


La Tour Azadi - Téhéran



Raha est une jeune étudiante issue des quartiers huppés de Téhéran. Comme une grande partie de la jeunesse iranienne, elle n’a connu son pays que sous le régime islamique là où les personnes plus âgées gardent un souvenir nostalgique des années passées sous le régime du shah. Lorsque les élections de 2009 se profilent avec l’espoir naissant que les choses changeront, l’attente est grande et beaucoup souhaitent la fin du « règne » d’Ahmadinejad. Mais lorsque les résultats sont annoncés, c’est la stupeur puis la colère. Les jeunes de Téhéran ne comptent pas en rester là, persuadés que les élections ont été truquées, ils descendent dans la rue et se retrouvent tous sur la place de la tour Azadi ( « Liberté ») afin de manifester leur révolte. Mais les forces de police interviennent et la répression commence. Après avoir été blessée une première fois, Raha persiste dans son engagement mais finit par se faire arrêter. En prison, le cauchemar commence. Libérée grâce à un contact dans la police, elle rentre chez elle brisée et meurtrie. Mais Raha est une jeune femme à la personnalité forte et, pour se reconstruire, décide de traîner ses bourreaux en justice. L’Etat iranien acceptera-t-il de reconnaître les sévices auxquels il soumet ses prisonniers ?

La grande force de ce roman de Saïdeh Pakravan est que, bien qu’elle ait choisi une jeune femme pour personnage central, elle donne la parole à de nombreux personnages annexes apportant ainsi une multiplicité de points de vue, de mentalités, de conceptions, de sensibilités. On n’a donc pas seulement une vision de l’Iran mais plusieurs, parfois contraires, d’autres plus nuancées et c’est ce qui m’a aidée à avoir une image plus claire de ce pays et de ce qu’en pensent ses habitants.
Raha est emblématique de la jeunesse iranienne mais surtout celle issue de milieux favorisés, fortement influencée par le monde extérieur et principalement par les pays occidentaux. Cette jeunesse rêve à un Iran s’inspirant des principes de liberté sur lesquels se fonde l’Occident, aspire à un Iran « civilisé » libéré de l’emprise religieuse qu’il connaît depuis la Révolution. C’est une jeunesse très soucieuse et honteuse de l’image négative renvoyée par l’Iran au monde.

Autour de Raha gravitent d’autres personnages dont son oncle et son amie émigrée aux Etats-Unis et en visite au pays qui, eux, par leur objectivité et leur connaissance du monde apportent un regard plus nuancé, tantôt nostalgique de ce que fut l’Iran sous le Shah et très critique envers le peuple iranien, tantôt fasciné et envoûté par ce pays aux multiples facettes au sein duquel gronde une force et une énergie positives qui ne demandent qu’à émerger.


 Et il y a aussi Hossein issu de la province à Téhéran pour travailler au sein des forces de police. Il a la charge de son frère, handicapé après avoir participé à la guerre Iran-Irak et qui s’est réfugié dans une pratique rigoureuse et stricte de la religion. Hossein fait partie de cette catégorie d’iraniens pas forcément favorables au régime mais plutôt manipulés par ce dernier, convaincus que les occidentaux complotent au quotidien pour abattre l’Iran. Pourtant Hossein est loin d’être un fanatique obscurantiste, c’est un garçon lucide et profondément humain qui ne cherche que le bien pour son pays et les siens.

Grâce à ces voix multiples que fait alterner Saïdeh Pakravan, j’ai pu appréhender toute l’ambiguïté et la perversité du système iranien, un système qui veut régenter la vie du peuple mais de façon très sournoise. Ainsi il laisse un semblant de liberté aux iraniens, ils peuvent faire ce qu’ils veulent mais gare à eux s’ils se font prendre. Parfois, ils sont arrêtés pour avoir enfreint des lois dont ils ignoraient complètement l’existence. Toutefois, quand un projet de loi est éventé et que cette loi est complètement farfelue, le peuple parvient à faire pression. J’ai en tête cet exemple lorsque Ahmadinejad a voulu légiférer sur l’utilisation des trottoirs, un côté aurait été réservé aux hommes, celui d’en face aux femmes. Face à la levée de boucliers, il a dû abandonner cette idée. Mais ce qui fait que ce régime perdure malgré les contestations, c’est qu’il est parvenu à diviser le peuple. Les manifestations de 2009 n’ont par exemple concerné que Téhéran et n’ont pas été suivies en Province. La peur des répressions a aussi convaincu certains de rester chez eux. Combien de fois la famille de Raha a-t-elle tenté de la dissuader de se rendre aux manifestations ?

Azadi est donc le récit du combat d’un peuple mais aussi celui d’une femme décidée à faire valoir ses droits, à faire condamner les sous-fifres de ce système oppressif et par là-même à affronter la douleur, la médiatisation, les jugements, les amis qui lui tournent le dos, les menaces, les insultes, le harcèlement, les questions odieuses des juges. A cette occasion on a encore l’illustration de cette division au sein du peuple entre ceux qui soutiennent Raha et la perçoivent comme une héroïne qui ose défier l’Etat et ceux pour qui elle est une ennemie de l’intérieur travaillant au fameux complot américano-sioniste.

Pourtant ce roman me laisse quelques interrogations. La première concerne la nature des populations ayant participé aux manifestations. L’auteur prend le soin au détour d’une phrase de nous préciser que ce mouvement de contestation touchait toutes les catégories sociales et n’était pas seulement le fait des plus favorisés. Pourtant lorsqu’elle évoque les participants, ce sont toujours des étudiants issus des classes privilégiées, des enseignants, des médecins etc… D’ailleurs, Saïdeh Pakravan n’a-t-elle pas choisi ses personnages contestataires au sein même de ces milieux aisés ? N’a-t-elle pas choisi un jeune homme d’origine très modeste pour incarner le représentant du système ? J’aurais aimé avoir aussi le point de vue d’un de ces habitants des quartiers sud ( pauvres) de Téhéran souvent qualifiés de « racailles » et savoir ce qu’il en est réellement. Y a-t-il vraiment une division nette entre milieux modestes partisans du régime d’un côté et riches occidentalisés de l’autre ? Pourtant les cadres du régime proviennent de ces mêmes classes riches usant de leur position pour se sortir d’affaire et transgresser allègrement ces lois qu’ils sont censés faire appliquer.

Autre point sur lequel je voulais revenir, celui de la religion. Bien entendu c’est la religion qui réglemente la vie quotidienne des iraniens. Saïdeh Pakravan nous donne à de nombreuses reprises des exemples de cette domination sur une population vivant sous l’ombre perpétuelle des Gardiens de la Révolution islamique. Tantôt en uniforme, tantôt en civil, ils rappellent à l’ordre tout manquement aux « bonnes mœurs » : comportement, tenue vestimentaire etc… Mais la question religieuse est encore une fois l’occasion de voir à quel point le peuple iranien ne manque pas de ressources. Saïdeh Pakravan évoque dans son roman la fête de l’eyd que j’avais d’abord confondue avec l’Aïd-el-Kebir. Et j’ai été surprise d’apprendre que cette fête est d’origine païenne et que l’ayatollah Khomeini avait en son temps tenté de l’interdire mais la farouche opposition du peuple l’a contraint à renoncer. Cette fête traditionnelle a encore cours de nos jours et est restée très populaire. Concernant la foi, là encore la diversité règne au sein du peuple iranien. Raha est le parfait exemple de la jeune femme athée et Saïdeh Pakravan montre bien que nombreux sont ceux à faire semblant d’avoir une pratique religieuse rigoureuse. 

Magnifique panorama de la situation politico-sociale de l’Iran d’aujourd’hui, Azadi est un roman qui permet de mieux comprendre ce pays tant décrié et dresse à travers la figure d’une femme forte destinée à éveiller et maintenir l’espoir dans le cœur d’un peuple le portrait d’un pays très complexe. Un très grand roman que je conseille fortement !


C'est ça l'Iran, dit Djamchid. Un tissu de contradictions.


Un grand merci à Babelio et aux éditions Belfond.


jeudi 18 décembre 2014

Fleur de Neige - Lisa See



4ème de couverture :

Dans la Chine du XIXème siècle, le destin de deux jeunes filles est lié à tout jamais. Fleur de Lis, fille de paysans, et Fleur de Neige, d’origine aristocratique, sont nées la même année, le même jour, à la même heure. Tous les signes concordent : elles seront laotong, âmes sœurs pour l’éternité.
Les deux fillettes grandissent, mais si leur amour ne cesse de croître, la vie s’acharne à les séparer. Alors que la famille de Fleur de Neige tombe en disgrâce et que la jeune fille contracte le mariage le plus infâmant qui soit, Fleur de Lis, par son union, acquiert reconnaissance et prospérité. L’amitié sacrée des deux femmes survivra-t-elle au fossé que le destin a creusé entre elles ?

Mon avis :

Lorsque Sarah nous a proposé ce titre lors de notre club de lecture et qu’elle nous en a lu le résumé que je vous ai rapporté ci-dessus, je vous avoue que je n’étais que très moyennement enthousiaste. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais je craignais un texte et des personnages larmoyants donnant dans le pathos. Et j’ai finalement été très agréablement surprise. (merci Sarah !)

Fascinante immersion dans la vie quotidienne de la Chine rurale au XIXème siècle, Fleur de Neige est un roman derrière lequel se cache un véritable documentaire sur la condition des femmes chinoises de l’époque et la description d’une société très hiérarchisée qui compte bien des points communs avec d’autres sociétés d’autres contrées.

Le début du roman est assez dur pour le lecteur sensible car Lisa See nous évoque immédiatement la tradition des pieds bandés, coutume qui aura perduré jusqu’au milieu du XXème siècle. Vers l’âge de 7 ans, toutes les petites filles doivent subir un rituel qui relève de la pure mutilation. Le but est d’obtenir les pieds en forme de lis les plus jolis afin de pouvoir contracter le meilleur mariage possible. Ce rituel est un vecteur d’ascension sociale puisque ce critère permet même à une femme d’origine modeste de pouvoir envisager une union avec une famille de statut plus noble. La fillette qui refuse de se soumettre à cette torture volontaire est condamnée socialement à ne pas se marier et, dans le meilleur des cas, à travailler au service des autres sans bénéficier d’aucune protection. Cependant la pratique des pieds bandés est une pratique extrêmement douloureuse et dangereuse puisque une fillette sur 10 n’y survit pas. D’autres peuvent connaître des complications qui les handicapent à vie. Mais de toutes façons, jamais plus une femme aux pieds bandés ne pourra parcourir de longues distances à pied. Mais peu importe puisque dans la société chinoise de l’époque, une femme reste cloîtrée dans ses quartiers, s’occupe de son foyer, des travaux de couture, de ménage, de cuisine.
Les descriptions sont très dures puisque Lisa See nous explique par le détail comment les femmes procédaient au bandage des pieds. J’en étais mal à l’aise au point de ne plus supporter mes chaussettes, j’avais mal aux pieds par procuration !

Ce souci du détail et de la précision de la part de l’auteur se remarque aussi pour tout le reste. Elle se livre à une véritable étude sociologique. Les relations au sein de la famille sont expliquées dans toute leur complexité : le rôle des épouses, des mères, du mari, des concubines, la place des enfants selon leur sexe. Les relations extra familiales apparaissent aussi à travers la coutume des sœurs adoptives qui accompagnent une jeune fille jusqu’à son mariage et celle du laotong qui consiste à unir deux petites filles dont tous les signes concordent, un lien très puissant puisqu’il est censé durer toute la vie. La force de ce lien sera mis à rude épreuve pour Fleur de Lis. Son attachement à son âme sœur Fleur de Neige lui est d’autant plus précieux que Fleur de Lis recherche désespérément à être aimée, elle qui n’a jamais connu aucun geste d’amour ou de tendresse de la part de ses parents. Les mariages étant arrangés, elle n’espère pas d’amour de ce côté là et reporte toutes ses attentes sur sa laotong avec tous les risques qu’un amour unique peut comporter.

Lisa See n’oublie pas non plus le contexte historique puisqu’elle place son intrigue à l’époque de la révolte des Taiping. Elle nous explique aussi tous les bouleversements liés à chaque changement d’empereur et les répercussions que cela peut avoir sur les familles. Des fortunes peuvent être rapidement anéanties. Quand ce ne sont pas les soldats impériaux ou les révoltés qui saccagent et ravagent la population, les fléaux naturels prennent le relais et effectuent aussi leur sinistre besogne ainsi la fièvre tiphoïde qui décime une large partie de la population.
Personne n’est à l’abri, le statut social et la fonction ne protègent de rien. Certains sont même infamants à vie et ce n’est pas sans rappeler la caste des intouchables en Inde.

Il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans ce roman richement documenté ( l'auteur est allée sur place et a recueilli des témoignages ) et dont je ne vous dirai rien. Je ne peux que vous inciter à le lire tant il est magnifique, écrit de façon subtile et douce, un style qui se marie bien avec le propos et le destin des personnages. Ce roman m’a transportée dans le temps et dans l’espace, m’a touchée, horrifiée mais je suis ressortie de ma lecture enchantée et envoûtée. J’ai appris énormément, bref, Fleur de Neige concentre tout ce que j’aime dans un livre.



jeudi 15 août 2013

Nulle part dans la maison de mon père - Assia Djebar



Difficile de trouver son identité lorsqu’on est écartelé entre deux cultures. On connaît dans notre société actuelle les difficultés identitaires des jeunes issus de l’immigration considérés comme étrangers sur leur propre sol natal, et considérés comme français dans le pays d’origine de leurs parents. Comment trouver sa place dans un tel cas de figure ? Alors que pourtant la double culture devrait être une force et une richesse, elle devient finalement un handicap et un motif de rejet.

Dans ce roman d’Assia Djebar, son dernier jusqu’à maintenant, l’auteur nous retrace ses souvenirs. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une autobiographie mais plutôt d’une somme de moments qui ont marqué son enfance et son adolescence. Roman très intimiste donc dans lequel j’ai cru voir le pendant algérien du problème identitaire de cette génération dont j’ai parlé en introduction.
Nous sommes sous l’Algérie coloniale, peu avant la guerre. Fatima ( véritable prénom de l’auteur) est fille d’instituteur. A ce titre, elle est en rapport étroit avec la population européenne. Elle fréquente l’école des maîtres français, joue avec les enfants des colons. A la maison, on parle essentiellement la langue française. Malgré ça, l’empreinte de la tradition s’exprime à travers sa famille, les femmes voilées qu’elle croise dans la rue et au hammam, sa mère qui porte le haik ce grand voile blanc dont se couvraient les algériennes de l’époque. Mais c’est surtout le caractère rigoriste de son père qui la marquera le plus et un événement en particulier. Alors qu’elle essayait, en compagnie d’un petit garçon européen, d’apprendre à faire du vélo, son père la surprend et la fait rentrer sur le champ. Il lui reproche alors sévèrement d’avoir montré ses cuisses. Fatima n’avait que 6 ans …

A partir de cet instant, l’insouciance d’une petite fille fait place à la crainte et à l’incompréhension. Pourtant le père de Fatima n’est pas si strict et traditionnel que ça. Elle peut sortir sans le voile, elle peut porter des jupes. Elle peut se rendre à son internat sans chaperon. En revanche, pas question de se vêtir d’une robe laissant les épaules et le dos dénudés. Fatima ne comprend pas pourquoi ces françaises peuvent ainsi se promener en toute liberté, sans surveillance et en tenue légère et que les algériennes soient, elles, emprisonnées dans leurs voiles et dans leurs maisons. Pourquoi les algériens respectent ces mêmes françaises mais insultent l’algérienne qui ose se tenir comme elles ?
Fatima ne supporte pas cette injustice. Petit à petit, elle transgresse, fréquente des garçons en cachette, la crainte dans le cœur («  Si mon père le sait, je me tue »), une crainte telle qu’elle va jusqu’à commettre un acte désespéré.

Cette contradiction entre deux cultures, entre deux statuts de la femme, va marquer durablement Assia Djebar et imprégnera toute son œuvre.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture.
- Par cette image qu’elle donne de la vie quotidienne sous l’Algérie coloniale du point de vue d’une petite fille puis d’une ado, bref à un âge où on se construit, où ce qui nous entoure forge notre personnalité.
- Par le style très travaillé de l’auteur. Un style plein de mouvement et de rythme, tout en variations tantôt lent tantôt puissant. Un style qui joue aussi avec les sonorités. J’ai vraiment été charmée par la plume d’Assia Djebar.

Roman catharsis, roman thérapie, Nulle part dans la maison de mon père est le témoignage d’une enfance passée dans la contradiction et l’affrontement entre deux tendances qui s’opposent et se déchirent. Ce roman est aussi l’expression d’un mal être, d’un étouffement dont les responsables sont des hommes, le père d’abord, figure omniprésente, puis le futur mari. On sent leur ombre planer tout au long de la lecture à l’image de cette société patriarcale qui laisse si peu de place à la femme. Un roman qui éclaire l’œuvre de l’auteur et sa prise de position dans le combat des femmes pour l’égalité. C’était d’ailleurs ce fait qui m’avait tenue à l’écart des romans d’Assia Djebar mais cette lecture m’aura fait comprendre l’origine de ces idées.


lundi 3 septembre 2012

La Femme qui lisait trop - Bahiyyih Nakhjavani



4ème de couverture :

Téhéran, seconde moitié du XIXe siècle : la cour du shah fourmille d'intrigues de palais, complots et autres tentatives d'assassinat plus ou moins abouties, sous l'ironique et cruel regard de la mère du souverain persan... Voici que cette fois, pourtant, ce très ancien royaume va se trouver ébranlé non tant par les menées factieuses des uns ou des autres (menées qu'observe l'ambassadeur de Sa Royale Majesté la reine d'Angleterre) mais par l'irruption inattendue d'une poétesse fort lettrée dont, d'un bout à l'autre du territoire, les vers et les propos semblent agir sur quiconque en prend connaissance comme de puissants catalyseurs d'énergies "subversives" - voire "hérétiques" : entre ces deux adjectifs, que certains sont tentés de rendre synonymes, reste à savoir qui, de la poésie ou de la violence, va trancher... A travers la figure historique de la poétesse Tahirih Qurratu'l-Ayn, à laquelle la postérité se montra si peu soucieuse de rendre justice, et qui osa, en femme libre et en exceptionnelle rhétoricienne, affronter au péril de sa vie les tenants du pouvoir tant séculier que théologique de son temps, Bahiyyih Nakhjavani met en scène les enjeux éternels - et plus incandescents que jamais aujourd'hui - de la liberté d'expression dès lors qu'elle s'affronte aux puissants comme aux dogmes religieux. Ecrit dans une langue étincelante, qui croise subtilement les fils de l'Histoire, de la religion, de l'art et la question de la condition féminine, ce roman propose, sur le mode d'une fiction historique, une réflexion d'une indéniable actualité.

Mon avis :

Après lecture de la 4 de couv, je me faisais une joie de découvrir le destin de cette femme qui osa braver les interdits et la domination des mollahs.
Mais finalement, tout ce qu’il y avait à retenir est contenu dans les 5 pages que constituent la post-face et la chronologie présentée en fin d’ouvrage.

Je me suis terriblement ennuyée pendant cette lecture qui a été longue et pénible. La première chose qui m’ait perturbée est le fait qu’aucun des personnages n’est nommé par son nom. L’auteur utilise à la place des qualificatifs tels que «  l’épouse du maire », « la fille de la poétesse », « la mère du shah », jamais ces personnes ne sont nommées directement. Heureusement qu’il y a la chronologie à la fin pour savoir de qui on parle exactement (tout le monde n’est pas forcément au point sur l’Histoire de l’Iran !). Parfois, je ne m’y retrouvais absolument plus, je ne savais plus de qui l’auteur parlait, j’étais obligée de revenir plusieurs lignes en arrière et de relire, parfois sans succès.
Je ne comprends pas du tout pourquoi l’auteur a procédé ainsi. En plus, elle utilise le discours indirect en abondance ou le discours direct libre mais il n’y a aucun dialogue clairement marqué. Tout ceci contribue à une lourdeur et à une sensation de manque de relief. Ce récit ne vit pas , aucune émotion n’est transmise.

La construction est elle aussi très étrange. Le roman se découpe en 4 parties, chacune consacrée à évoquer une même histoire mais du point de vue d’une femme différente. La première partie est consacrée à la vision de la mère du shah, la deuxième à celle de l’épouse du maire, la troisième à celle de la sœur du shah et la dernière à la fille de la poétesse (quoique …). Et dans chaque partie, on a droit à des flash-backs incessants, il faut vraiment être bien concentré pour suivre !

Je m’attendais donc à une biographie romancée de Tahiri Qurratu’l-Ayn mais finalement seule la dernière partie du roman lui est véritablement consacrée. Les trois autres ne font que relater les déboires de la famille du shah avec la présence de la poétesse en toile de fond.
Alors certes, on a une description de la vie en Iran au XIXème siècle mais uniquement du point de vue des femmes et surtout des femmes de haut rang. Finalement, le portrait que l’auteur fait de la Perse de l’époque est d’une incroyable noirceur. Il n’y a rien de positif, à l’en croire, l’Iran de l’époque des shahs n’est que violence, complots, intrigues, médisances, mesquineries, mariages forcés, tortures, massacres, famines, assassinats et émeutes. On est loin des Mille et Une nuits et de la magie orientale. Que je suis contente d’être née en France au XXème siècle !!

J’aurais tout de même appris des choses grâce à cette lecture et notamment un pan de l’Histoire de l’Iran au XIXème siècle et surtout l’existence de Tahiri Qurratu’l-Ayn, du courage de cette femme, figure du féminisme en Orient, elle qui a osé retirer son voile en public, elle qui s’est battue pour que les femmes aient accès à l’instruction, qu’elles apprennent à lire, à écrire et à être enfin reconnues comme des êtres pensants et capables de réflexion à égalité avec les hommes. C’était une femme remarquable et son souvenir subsiste encore au sein du peuple iranien bien que l’Histoire officielle l’ait « oubliée ». La question du statut de la femme étant toujours d’actualité dans certaines contrées, les problématiques de ce roman en font un plaidoyer très moderne.

Mais bien que l’objectif et l’intention de cette œuvre soient très louables, le traitement trop confus et décousu du sujet n’a pas été à la hauteur de mes espérances. Dommage …