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mardi 24 février 2015

Mille regrets - Elsa Triolet





Il y a certains grands auteurs de la littérature française dont on a malheureusement beaucoup de mal à trouver les œuvres aujourd’hui car elles ne sont plus éditées. Vient alors la chasse aux occasions chez les bouquinistes ou sur la toile mais les prix souvent exorbitants refroidissent considérablement le pauvre lecteur qui n’a plus qu’à se morfondre de frustration.

Elsa Triolet, la non moins talentueuse compagne du célèbre Aragon, fait partie de ces auteurs difficilement trouvables mais pour notre plus grande joie les éditions Denoël rééditent son recueil de nouvelles Mille regrets paru à l’origine en 1942 chez le même éditeur. 

Ce recueil se compose de 4 nouvelles que j’ai toutes aimé sans préférence particulière. Trois d’entre elles mettent en scène une femme et la deuxième dans l’ordre du recueil, la plus longue, est entièrement consacrée à un homme. Quatre portraits donc, d’un homme et de trois femmes confrontés à leur destin, aux affres de l’amour et du mariage. Et ce que j’ai adoré chez Elsa Triolet c’est sa capacité à faire abstraction de son propre sexe et de pouvoir mettre en scène aussi bien des hommes que des femmes avec leurs propres désirs, soucis, inquiétudes sans que jamais cela ne sonne faux. Elsa n’est pas comme ces auteures qui ne savent/ veulent pas sortir de la littérature de genre. Ses propos sont unisexes et elle évoque des thèmes qui parlent à tous. Elle ne fait pas de favoritisme et est aussi dure avec les femmes qu’avec les hommes. Les portraits qu’elle brosse ne sont donc pas toujours flatteurs. Bien au contraire. Les destinées qu’elle imagine sont empreintes de nostalgie, de mélancolie, de souffrance et de tragique.

La première nouvelle porte le titre du recueil. Le personnage principal qui est aussi la narratrice et dont on ignore le nom se trouve en zone libre à Nice. Elle est seule, l’homme qu’elle aime est apparemment mort, elle n’ose pas demander confirmation car il était marié à une autre. Sans famille, ni amis vers qui se tourner, elle doit se débrouiller pour survivre dans un contexte de guerre où la nourriture et les vêtements sont un luxe. La misère et les privations impriment leurs marques sur ses traits et son corps. Une curieuse rencontre l’aide momentanément à mieux vivre. Une autre, qu’elle cherchait pourtant à éviter, va bouleverser sa vie.
J’ai adoré cette nouvelle. J’aimerais vous dire en détails pourquoi mais je serais obligée de spoiler et ce n’est pas concevable. Cette nouvelle m’a beaucoup touchée et émue. L’atmosphère y est très mélancolique et Elsa Triolet parvient incroyablement bien à rendre l’état d’esprit de son personnage. 

La deuxième nouvelle, intitulé « Henri Castellat » nous emmène à Paris peu avant la guerre. Henri est écrivain et est en âge de se marier, sa mère ne cesse de l’y pousser. Il rencontre une jeune femme magnifique Annabelle avec laquelle il s’entend à merveille au tout début. Mais la belle commence à avoir quelques exigences, de ces exigences qui font fuir les hommes. Un lâche, voilà ce qu’est Henri pour elle. Il fuit l’amour et ses responsabilités. Conscient de l’approche de la guerre, Henri cherche à quitter l’Europe.   
Une nouvelle assez cocasse avec un personnage qui refuse tout engagement quel qu’il soit. Ses rapports avec les femmes, sa mère ou ses fréquentations, sont l’occasion de scènes amusantes qui peuvent paraître « cliché » mais qui reflètent néanmoins la réalité. Elsa Triolet y montre tout son humour et n’hésite pas à tacler les petits travers féminins … et masculins.

La troisième nouvelle « Le destin personnel » s’ouvre sur un monologue désabusé de Charlotte, femme mariée à un homme qu’elle n’aime pas. La guerre l’oblige à accueillir chez elle la famille de son beau-frère ainsi que sa mère. Son beau-frère ne travaille pas, sa belle-sœur est convalescente, son neveu un véritable chenapan. Charlotte s’use la santé à gérer sa maisonnée et trouve une bouffée d’oxygène lorsqu’elle peut enfin s’échapper à l’occasion d’une invitation à rejoindre un couple d’amis à la campagne. Là encore les conditions de vie sont difficiles mais Charlotte trouve son bonheur dans cette grande maison dépeuplée et ces paysages envoûtants. Magnifique nouvelle avec des descriptions courtes mais somptueuses qui invitent vraiment au rêve. On se prend à envier les escapades champêtres de Charlotte. Mais Elsa Triolet nous mène par le bout du nez et les apparences sont trompeuses.

Quatrième et dernière nouvelle « La belle épicière » me fait penser à un mélange de Madame Bovary, L’Assommoir et Nana. Madame Louise est l’épicière du quartier. Aimée de tous ses voisins, son commerce ne désemplit pas et malgré un mauvais mariage et un garnement qui n’en fait qu’à sa tête, tout va plutôt bien. Madame Louise est une belle femme, en témoigne les visites quotidiennes et ponctuelles de « L’amoureux », visites attendues et accompagnées des éclats de rire des voisins. Oui, Madame Louise est une belle femme, elle ne s’en rendait pas compte jusqu’à maintenant, prisonnière qu’elle était de son quotidien. Mais dorénavant, elle en est consciente, elle a du « sex-appeal », une révélation qui va complètement chambouler la vie de cette brave épicière.   
Une nouvelle qui tient presque de la fable, j’ai adoré encore une fois.

Sublime découverte que la plume d’Elsa Triolet. Son style concis, efficace, sans fioritures ni artifices dégage une grande force qui exacerbe les sentiments de ces personnages.  Les descriptions sont sublimées par des métaphores bien choisies et d’une grande poésie. Le ton est libre, parfois familier sans être vulgaire, je ne m’attendais pas à ça venant d’une femme de l’époque, j’avais parfois l’impression que c’est un homme qui écrivait !

J’ai beaucoup aimé la façon dont Elsa aborde les sujets de la solitude, de la lâcheté, de la souffrance sentimentale. C’est triste, mélancolique, désespéré. Elle est directe mais le fait avec beaucoup de pudeur et de tact. La guerre est toujours là, son ombre plane sur chaque récit, non pas à travers la présence de l’occupant mais à travers la vie quotidienne, des petites choses qui semblent, en dehors des grands malheurs, insignifiantes ou banales.
Bref, je suis complètement conquise ! Je crois bien avoir enfin trouvé l’auteurE qui me corresponde par son style et les sujets qu’elle aborde. Elle me parle.
Et puis me voilà réconciliée avec le genre de la nouvelle.
J’espère vraiment que les éditions Denoël continueront leur travail de réédition des œuvres d’Elsa Triolet.


« Le temps de déjeuner, et l’eau s’était déjà retirée des rues. Sur les quais détrempés, des hommes enlevaient les galets que la mer avait laissés jusque devant les grands hôtels et les belles villas. Le soleil n’avait rien d’apaisant. La mer grondait et montrait ses dents blanches. La Promenade était presque vide à cause du temps et de l’heure. Soudain, je vois la mer qui se creuse, des vagues se cabrent comme des chevaux, queues et crinières blanches au vent, elles sautent par-dessus le parapet ! Je suis restée longtemps à regarder faire les vagues. Les balayeurs ont presque fini d’enlever les galets, remettent en place les fauteuils blancs renversés, trempés. Je suis bien dans mon manteau, je n’ai pas froid. »

Walter Crane - Les chevaux de Neptune - 1893




« Il y eut des nuits d’orage. Ça commençait vers le soir par un grand vent. Les sorcières du pays arrivent sur leurs manches à balai, et mènent la danse au-dessus du plateau, avec une rapidité et un bruit d’hélices. Puis on voit dans le ciel une étincelle de court-circuit et c’est la catastrophe : le ciel a reçu le choc, se fend comme une tasse de porcelaine fine et s’écroule dans un énorme bruit de casse. Longtemps après on entend rouler les morceaux… »



« Je suis rentrée à l’aube. Dans les collines le vent vient me souffler au visage tous les parfums de la nuit. Il ne fait pas encore assez jour pour voir, mais je sais que les pierres qui roulent sous mes pieds  et me fuient, sont rondes et jaune clair, si semblables aux pommes de terre qu’il faut les voir rouler et se rendre compte de leur poids pour croire que ce ne sont pas de vraies pommes de terre. On pense beaucoup aux pommes de terre de nos jours, à quoi voulez-vous qu’on pense ? A la dignité de l’homme, comme on disait dans le temps ? »

Un grand merci à Célia et aux éditions Denoël !

Mille regrets - Elsa Triolet
Editions Denoël - Collection Empreinte
289 pages
Paru le : 19/02/2015
Prix : 16,50 euros


samedi 20 décembre 2014

Le Colloque des Bonobos - Frédéric Lepage


Si la grue était douée de raison,
Elle diviserait les vivants
Entre les grues et tous les autres,
Indistinctement unis dans un seul bloc.
Platon
Le Politique


En son temps, Darwin choquait en montrant que l’être humain et les singes provenaient d’un ancêtre commun.
Malgré ça, l’homme n’a eu de cesse de justifier sa prétendue supériorité sur les autres espèces en se basant sur toutes sortes d’arguments, aussi bien religieux que scientifiques.
Profitant de cette supériorité, l’homme a plié la nature à sa volonté. Il ne s’y adapte plus mais la fait s’adapter à lui, peu soucieux des autres espèces qu’il met alors en danger.
Depuis les progrès de la science ont montré que les chimpanzés et les êtres humains partagent l’essentiel de leur patrimoine génétique jusqu’à plus de 98% d’ADN en commun.
«L'écart génétique entre l'homme et le chimpanzé est bien moins grand que celui qui sépare les deux espèces d'orang-outan», note le généticien de l'évolution Pierre Darlu (Inserm).
Comment continuer alors à affirmer haut et fort que l’homme est le seul être vivant digne de figurer tout au sommet de l’arbre des espèces ? Qu’est-ce qui le différencie des autres ?

Dans son livre, Frédéric Lepage imagine un colloque au cours duquel les chimpanzés sont invités à réfléchir à cette question et à décider si oui ou non ils acceptent d’être considérés comme les égaux des êtres humains.
A travers différents personnages, Frédéric Lepage, auteur et producteur de films documentaires, laisse s’exprimer les pour et les contre reprenant des résultats et conclusions de recherches scientifiques validées par Sandrine Prat paléoanthropologue chargée de recherche au CNRS.

Villeurbanne est un chimpanzé bonobo, cobaye de laboratoire qu’on a laissé sortir afin de représenter ses congénères à la conférence. Il est farouchement contre l’égalité avec l’homme convaincu qu’il est de son importance et de son indispensable rôle dans les progrès de la science pour laquelle il est prêt à se sacrifier. Il est aussi extrêmement satisfait de ses conditions de vie. Utilisé comme mâle reproducteur, il peut féconder toutes les femelles qu’il souhaite sans avoir à combattre un quelconque mâle dominant. Pour lui, c’est le Paradis !
Congo est un autre bonobo venu tout spécialement du continent africain résolu à voter pour la résolution qui ferait des hommes et des chimpanzés des frères. Il est chargé de rédiger son discours inaugural. C’est l’occasion pour lui de réfléchir à des arguments percutants et irréfutables afin de convaincre l’assemblée de voter dans sa direction.
Bianga est une femelle bonobo issue d’une autre zone géographique. Elle doit accompagner celle qui est chargée de les représenter, l’Imprécatrice. Mais ne partageant pas ses vues, elle s’arrange pour la blesser et prendre sa place. Elle aussi, a l’intention de voter pour la résolution. Elle espère que cette égalité garantira la protection de son espèce.

Le colloque est l’occasion d’âpres débats entre nos personnages. Les arguments toujours avancés par les hommes pour proclamer leur supériorité sont passés en revue et réfutés : l’utilisation et la fabrication d’outils ? Les bonobos aussi en ont fait preuve ! Le langage ? Une des leurs a appris la langue des signes et est parvenue à communiquer ainsi ! La station debout ? Les émotions ? Balayés d’une main. Qu’ont donc les hommes de plus qu’eux à présent ?
L’enjeu est important et les esprits s’échauffent. Tentative de corruption, manipulation, intervention d’un groupe « terroriste » composé d’orangs-outans et de gorilles scandalisés d’être laissés de côté, ce colloque se révèle plein de surprises et est très animé. Alternant passages humoristiques, réflexions scientifiques et philosophiques, Frédéric Lepage livre ici un court mais passionnant récit et invite à la réflexion. On y apprend également beaucoup sur les bonobos et les chimpanzés. Dans la même veine que La Planète des Singes, le fait que les animaux soient les protagonistes principaux sollicite notre empathie ( aussi considérée comme une prérogative humaine ) et permet un changement de point de vue bénéfique et efficace.

Un roman original et intelligent pour remettre un peu l’homme à sa place !

Et un grand merci à mon mari qui parvient toujours à me dénicher des petits trésors chez le bouquiniste.





lundi 8 décembre 2014

Sous le soleil de Satan - Georges Bernanos


« Dieu n’est pas là, Sabiroux ! »

Nietzsche nous annonçait la mort de Dieu. Bernanos nous apprend qu’il s’est effacé au profit du Diable.

« - Prince du monde ; voilà le mot décisif. Il est prince de ce monde, il l’a dans ses mains, il en est roi.
… Nous sommes sous les pieds de Satan, reprend-il après un silence. Vous, moi plus que vous, avec une certitude désespérée. Nous sommes débordés, noyés, recouverts. Il ne prend même pas la peine de nous écarter, chétifs, il fait de nous ses instruments ; il se sert de nous, Sabiroux. »

Alors que rien ne laissait augurer de ses capacités à endosser efficacement la charge de prêtre, l’abbé Donissan semble soudainement touché par la grâce divine et se construit peu à peu une réputation de Saint.

Pourtant, Sous le soleil de Satan est loin d’être le récit d’une ascension mais bien plutôt celui d’une chute, celle de l’abbé Donissan qui, après avoir cru en Dieu, se laissera envahir par le désespoir lié à son impuissance dans la lutte contre le péché, contre Satan.

Le roman se découpe en 3 parties.
La première est consacrée à Mouchette, une jeune fille de 16 ans, très jolie. Mouchette plaît beaucoup aux hommes mais comme de nombreuses femmes, elle cherche surtout un homme capable de l’aimer sincèrement et qui ne verra pas en elle qu’une occasion de se donner du plaisir. Malheureusement, elle ne rencontre que des amants peu sérieux. Sa haine et sa rage vont croissants et la poussent à commettre l’irréparable.
Dans la deuxième partie, nous faisons la connaissance de l’abbé Donissan et du prêtre chargé de son instruction. D’abord peu convaincu par les aptitudes de son protégé, il cherchera par la suite à le mettre en garde et le conseiller afin de faire face à sa nouvelle et sainte destinée. En effet, l’abbé Donissan se révèle être touché par la grâce divine. Emporté par de grands élans mystiques, l’abbé pousse sa ferveur à l’extrême jusqu’à mettre sa santé en péril : jeûnes prolongés et répétés, auto-flagellations, port du cilice et autres mortifications destinées à l’expiation de ses fautes. La rencontre entre l’abbé Donissan et l’Ange Déchu en personne convainc le jeune prêtre dans sa détermination à lutter pour le salut des âmes que Dieu lui a confiées.
Dans la troisième partie, il se rend compte de la supériorité écrasante de son adversaire. Il ne va pas jusqu’à renier Dieu mais comme le fera remarquer un de ses visiteurs :
« Quel dommage […] qu’un tel homme puisse croire au Diable ! »

La sainteté de l’abbé Donissan ne repose finalement sur pas grand-chose. De lui semble irradier une sorte d’aura, il a vu le Diable, il a eu quelques visions mais tous ses efforts pour faire le Bien semblent vains. Il s’épuise même à la tâche.

« Son extérieur est d’un saint, et quelque chose en lui, pourtant, repousse, met sur la défensive… Il lui manque la joie… »

L’abbé Donissan m’a fait l’effet d’un prophète en négatif plutôt que celui d’un saint. Sa rencontre nocturne avec Satan alors qu’il est perdu dans la campagne déserte m’a rappelé Moïse et le Buisson Ardent. La façon dont Bernanos évoque ses mortifications invite au parallèle avec Jésus, à de nombreuses reprises d’ailleurs, il mentionne la croix portée par l’abbé. La tentative de résurrection du jeune garçon s’y rattache également. A la différence que chez l’abbé Donissan, tout bascule du mauvais côté.
Son mysticisme, qui est censé le transcender et lui procurer la force et la joie, ne s’accompagne que de désespoir et d’épuisement.

Bergson, dans son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion, définit ainsi le mysticisme :

« C'est, désormais, pour l'âme, une surabondance de vie. C'est un immense élan. C'est une poussée irrésistible qui la jette dans les plus vastes entreprises. Une exaltation calme de toutes ses facultés fait qu'elle voit grand et, si faible soit-elle, réalise puissamment. Surtout elle voit simple, et cette simplicité, qui frappe aussi bien dans ses paroles et dans sa conduite, la guide à travers des complications qu'elle semble ne pas même apercevoir. Une science innée, ou plutôt une innocence acquise, lui suggère ainsi du premier coup la démarche utile, l'acte décisif, le mot sans réplique . L'effort reste pourtant indispensable, et aussi l'endurance et la persévérance. Mais ils viennent tout seuls, ils se déploient d'eux-mêmes dans une âme à la fois agissante et agie , dont la liberté coïncide avec l'activité divine. Ils représentent une énorme dépense d'énergie, mais cette énergie est fournie en même temps que requise, car la surabondance de vitalité qu'elle réclame coule d'une source qui est celle même de la vie. »

Chez Donissan, c’est l’effet complètement inverse. Non pas une surabondance de vie ni un immense élan mais plutôt un lourd fardeau, une croix démesurée à porter. L’exaltation n’est pas calme, elle est furieuse et paniquée. Il aperçoit clairement les complications et plie sous leur poids. Même s’il trouve souvent les mots justes, l’énergie que cet exercice exige de lui le fatigue au point que ses paroles finissent par ne plus atteindre leur but. Ainsi, il ne parvient pas même à sauver l’âme de Mouchette.
C’est un abbé écrasé par la puissance non pas divine mais satanique. Lutter contre Satan est impossible. Pour cela, il faudrait faire preuve de ruse et la ruse n’est-elle pas un des attributs du Diable ? Lutter contre lui, c’est déjà lui faire allégeance. Le défier, comme l’a fait l’abbé, un sursaut d’orgueil et donc aussi un péché. Il semble même être venu à penser que Dieu lui-même est désarmé face à celui qui lui a désobéi. Dieu se serait alors retranché dans une forteresse dont il a fait des hommes les remparts. Ils absorbent tout le Mal dispensé par le Diable en commettant péchés sur péchés pour ensuite les déverser et s’en décharger au confessionnal. Face à ces déferlantes ininterrompues, l’abbé tombe dans un profond désespoir. La lutte est inégale et Satan n’a que faire de troubler le commun des mortels, il s’attaque aux meilleurs d’entre eux :

« Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les recouvre demain ? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée … Sa haine s’est réservé les saints. »

«  Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est pas dans le troupeau des agités qui étonnent le monde de forfaits retentissants. Les plus grands saints ne sont pas toujours les saints à miracles, car le contemplatif vit et meurt le plus souvent ignoré. Or l’enfer aussi a ses cloîtres. »

Voilà ce que j’ai compris de ce roman. Je suis peut-être totalement à côté de la plaque. Je ne vous cache pas que ma lecture a été laborieuse et que moi aussi j’ai du lutter pour en venir à bout. Ce texte de Bernanos a la réputation d’être assez difficile et je comprends maintenant pourquoi. Bernanos parsème son récit de longs passages qui me sont restés complètement abstrus. J’ai eu l’impression qu’il exprimait quelque chose de très intime, peut-être vécu mais en tout cas très personnel et donc impossible à comprendre sans être dans sa tête. En tant que lecteur, on reste totalement à l’écart, en spectateur perplexe. Le style m’a parfois aussi posé problème. Non pas que ce soit mal écrit, il y a des lignes magnifiques, mais j’ai du m’y reprendre à plusieurs fois sur certaines phrases, la construction syntaxique m’échappant totalement.
Pourtant ce roman est magistral par sa thématique et l’intrigue mais j’ai trouvé le traitement terne. On ne ressent absolument pas la tension dramatique à laquelle pourtant le sujet se prête bien volontiers. Ça manque de puissance d’évocation, de force.

Sous le soleil de Satan est un roman très complexe et difficile d’accès selon moi ( je ne suis peut-être pas assez armée pour l’aborder ). J’ai le sentiment qu’il dit beaucoup de choses mais qu’elles m’échappent. Par exemple, il me semble que Bernanos a voulu dire quelque chose au sujet de la vieillesse, il insiste beaucoup là-dessus mais je n’ai pas compris où il voulait en venir.

Cependant je ne suis pas complètement fâchée avec Bernanos bien qu’il n’ait pas su me séduire cette fois-ci. J’ai cru comprendre que Le journal d’un curé de campagne était plus accessible et transcendant. Je lui redonnerai donc sa chance.

Si vous avez lu Sous le soleil de Satan et que vous avez des éclaircissements à m’apporter, n’hésitez surtout pas à m’en faire part.


« - Un Saint ! Vous avez tous ce mot dans la bouche. Des saints ! Savez-vous ce que c’est ? Et vous-même, Sabiroux, retenez ceci ! Le péché entre en nous rarement par force mais par ruse. Il s’insinue comme l’air. Il n’a ni forme, ni couleur, ni saveur qui lui soit propre, mais il les prend toutes. Il nous use par-dedans. Pour quelques misérables qu’il dévore vifs et dont les cris nous épouvantent, que d’autres sont déjà froids, et qui ne sont même plus des morts, mais des sépulcres vides. Notre-Seigneur l’a dit : quelle parole, Sabiroux ! L’Ennemi des hommes vole tout, même la mort, et puis il s’envole en riant. »

Dante et Virgile - William Bouguereau




jeudi 20 novembre 2014

Un jeune homme prometteur - Gautier Battistella



Mais qu’est-ce donc que cette folie meurtrière envers le monde animal qui s’empare de nos jeunes auteurs de cette rentrée littéraire ?
Après Pierre Raufast qui a fait subir nombre de tortures aux sauterelles et aux rats-taupes, voilà Gautier Battistella qui s’en prend aux limaces.

J’étais très impatiente de découvrir ce premier roman d’un tout nouvel auteur dont le résumé me semblait très alléchant. Je m’étais donc faite une petite idée du contenu du roman. En général, lorsque je commence une lecture avec des attentes et que l’auteur ne prend pas la direction que je supposais, ça se termine souvent en grosse déception.
Eh bien, ça n’a pas du tout été le cas ici. Bien au contraire, Gautier Battistella a su me surprendre totalement et j’ai englouti ce roman avec avidité.

Tout commence en dehors du temps dans un petit village des Pyrénées où les blessés de la vie se retrouvent et cherchent l’oubli et la rédemption. C’est dans ce village que vont grandir le narrateur et son frère après un douloureux passage à l’orphelinat dont une vieille dame au grand cœur, Mémé, les sauve en les adoptant.
De sa voix enfantine, le narrateur nous raconte son enfance, ses liens avec son frère, les bêtises avec les copains, la peur de la vieille sorcière d’à côté, les premiers amours.
Là où le grand frère semble violent, impulsif et extraverti, le narrateur, lui, plus posé, se tourne vers les activités en solitaire et en particulier la littérature. C’est décidé, il sera écrivain.
Diplôme en poche et tel un Rastignac gonflé à bloc, il part défier Paris où il espère que l’attendent opportunités, succès et célébrité.
Mais c’est plutôt comme un Lucien de Rubempré que le narrateur finit par perdre peu à peu ses illusions et pas que. Il doit de plus lutter contre l’influence malsaine de son Vautrin de frère dont les apparitions toujours inattendues semblent coïncider avec les instants les plus sombres et noirs de sa vie.
On comprend progressivement que le narrateur, qui, parallèlement à son travail d’écriture, est également en quête de son identité et de ses origines, n’est pas totalement maître de ses actes et de son esprit. Les « médiocres » du milieu littéraire, les « limaces » en feront particulièrement les frais.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. J’ai adoré ne pas savoir du tout où l’auteur allait m’emmener, j’ai adoré passer du roman presque « terroir du XIXème siècle » écrit dans le style « Petit Nicolas » au roman noir plus contemporain et au style incisif.
Cette évolution du style, du ton, en fonction de l’âge du narrateur est extrêmement bien menée. J’ai adoré ne pas toujours comprendre ce qui se passait dans la tête du narrateur, ces moments de doute, ces questionnements. J’aime les personnages qui intriguent le lecteur et qu’on ne parvient pas tout à fait à cerner, ceux qui vous surprennent et vous tiennent prisonnier de leurs délires au point que vous vous faites manipuler sans vous en rendre compte.
J’avoue quand même que le « secret » était finalement assez prévisible et que j’aurais aimé quelque chose de plus surprenant mais ça n’enlève rien au fait que j’ai englouti ce livre en 2 jours et que je le reprenais toujours avec grand appétit.

J’ai particulièrement apprécié aussi la critique du monde littéraire actuel, la célébrité imméritée de certains auteurs au talent plus que douteux, l’égocentrisme de certains. Gautier Battistella imagine aussi les critiques que lui feront les « professionnels », dénonce la platitude et le mielleux outrancier de certains compliments, parodie certaines éloges faites à des auteurs adulés. J’y ai retrouvé des phrases « bateau » que moi-même j’utilise parfois dans mes avis et je peux vous dire que ça fait réfléchir !
Dans son interview donnée à ONPC, Gautier Battistella affirme avoir imaginé ce monde littéraire qu’il fustige dans son roman mais ça sonne tellement juste ( on peut même s’amuser à identifier certains auteurs) et ça correspond tellement à l’idée que j’en ai aussi que certaines scènes, malgré leur violence, m’ont faite jubiler ( je vais vraiment devoir penser à la psychanalyse moi …)

Bref, je ne saurai que trop vous conseiller la lecture de ce roman d’un jeune auteur prometteur.

«  Je ne l’ai pas appelée tout de suite. Elle aurait été capable de se croire irrésistible. Le temps de me préparer à la confrontation. J’avalais chaque soir ma gélule de colère. Je lisais un paragraphe de sa dernière romance, dopée au viagra et aux bons sentiments, troublée par les problèmes d’érection du narrateur et les déboires hormonaux de ses conquêtes, dont l’une n’a même pas dix-huit ans et saigne chaque fois qu’elle se fait pénétrer. Heureusement que le héros, un gentil docteur, la sauve des griffes d’un frère envahissant et d’une sœur suicidaire. J’avalais ses mots en me pinçant les narines. Des mots malodorants, qui font mal gratuitement, sournois. Ils vandalisent le lecteur, drainent la méchanceté comme l’abcès de fixation le pus. Lasse avait inventé le bouquin laxatif. L’exercice se révélait chaque jour plus pénible. Souillé, je ne voyais qu’une alternative à ma guérison : me débarrasser d’elle. »





dimanche 9 novembre 2014

Trois oboles pour Charon - Franck Ferric



J’adore la mythologie grecque ! D’ailleurs, il faudra bientôt que je vous parle d’un livre absolument génialissime sur le sujet.
Dans celui dont il est question ici, Franck Ferric nous propose une version revisitée d’une des nombreuses légendes composant la mythologie grecque. Je ne vous dévoile pas de laquelle il s’agit et je vous conseille de ne pas lire la 4ème de couverture qui a le grand tort d’annoncer le nom du principal protagoniste. J’aurais trouvé beaucoup plus amusant d’essayer de le deviner par moi-même tout comme ce protagoniste amnésique qui cherche à découvrir son identité.

Dans l’ensemble, je n’ai pas été complètement séduite par ce roman. Pourtant, il est admirablement bien écrit. Le style est recherché, très travaillé, parfois poétique. Ce qui détonne plutôt avec le contenu, violent, sanglant. Notre mystérieux personnage principal traverse les âges et, pour ces nombreux passages sur Terre, le voilà à chaque fois plongé en pleine guerre. Je me suis d’ailleurs amusée à tenter de reconnaître de quelle guerre ou bataille il s’agissait. L’issue est toutefois toujours la même, notre personnage y laisse la vie et se retrouve sur les rives du Styx en compagnie de Charon qu’il assaille de questions afin de comprendre ces incessants va-et-vient entre la vie et la mort.

Je ne peux vous en dire plus sans spoiler. Mais ce roman m’a plutôt laissée perplexe. Je n’ai pas vraiment compris ce que l’auteur a voulu dire. Cherchait-il à démontrer l’absurdité de l’existence de l’humanité condamnée à reproduire inlassablement les mêmes erreurs encore et encore comme si elle perdait le souvenir de ses fautes et ne pouvait en tirer des leçons ? Cherchait-il à montrer l’absurdité des croyances en des prétendues divinités découragées qui semblent avoir, au fil des siècles, abandonné leurs protégés à leur entêtement et leur bêtise ? Ou tout simplement à pointer du doigt le fait que les hommes n’ont pas besoin d’eux et que certains savent très bien gérer leur vie et ses aléas sans avoir recours à une entité supérieure ? Mais autant dire que l’être humain n’a pas le beau rôle dans ces pages où tous ces vices sont mis en avant.

Bref, j’ai fermé ce livre avec ces questions. Le côté répétitif des passages sur Terre de notre personnage et la véritable identité du personnage central semblent appuyer mes suppositions.( Et puis c’est souvent ainsi que la légende originale est interprétée). Malheureusement, le procédé, bien qu’original, devient assez lassant à la longue et j’avais hâte d’en finir. La fin est amère, sans espoir et il en ressort une espèce de mélancolie ajoutée à l’incompréhension qu’elle m’inspire.

En résumé, la première moitié du roman est très bonne. On est sous le charme de la plume délicate de Franck Ferric et on découvre cet univers qui nous fait côtoyer de près quelques heures sombres de l’Histoire. J’y ai même appris des choses.
Mais le récit, dans la deuxième partie, s’essouffle et l’intérêt du lecteur avec. C’est dommage d’autant plus qu’il interroge sur de nombreux thèmes : la mémoire, l’identité, le sens de la vie, nos croyances etc… et que son contexte historique est bien documenté et retranscrit. En tout cas, voilà un auteur français très prometteur.

« Maintenant que j’en étais réduit à me briser l’échine pour du vent, j’éprouvais une certaine compassion pour ces hommes et ces femmes que j’avais si longtemps déconsidérés ou malmenés. Pas plus que la mienne, leurs vies n’avaient eu de sens. Et je me sentais subitement assez confus d’avoir tant méprisé ceux qui n’avaient pas eu assez de moyens pour se révolter contre ça. A la fin de leur vie, sentant la mort arriver, avaient-ils eu le temps de mesurer la valeur de leur vécu à l’aune des images laissées par leurs souvenirs ? S’étaient-ils posé cette question qui me taraudait depuis des jours : à quoi bon tout cela ? Avaient-ils jugé que malgré l’absurdité de leurs existences, celles-ci avaient malgré tout valu le coup d’être vécues ? »
Merci aux éditions Denoël pour la découverte.

Trois oboles pour Charon - Franck Ferric
Editions Denoël - collection Lunes d'encre
301 pages
Parution : 16/10/2014



jeudi 11 septembre 2014

Les Travailleurs de la mer - Victor Hugo



J’étais fâchée avec Victor Hugo. D’abord, parce que, comme les lycéens de l’an passé, je me suis prise une très mauvaise note au bac de français sur un de ses textes ( alors que je pensais avoir bien réussi ). Je sais … ce n’est pas la faute de ce cher Victor mais voilà, le lycéen est rancunier.
Ensuite, parce que quand j’ai voulu lui pardonner, je me suis frottée aux Contemplations et me suis rendue compte que je n’avais pas les outils pour apprécier pleinement ce recueil. Certains de ses poèmes sont très personnels ou bien très inspirés de la situation politique de l’époque et lorsqu’on ne maîtrise pas tout ça, on se sent exclu, des allusions nous échappent et j’avais donc l’impression que Victor Hugo me claquait la porte au nez.
J’ai alors essayé de lire Les Travailleurs de la mer mais j’ai fait l’erreur de commencer par L’Archipel de la Manche, sorte de chapitre préliminaire au roman présentant le cadre géographique du roman : les îles anglo-normandes, leur population, leur géographie, leur faune et flore, leurs us et coutumes. Je ne m’attendais pas à un tel déballage de connaissances avec un côté catalogue et des allures d’étude botanique et sociologique. Résultat : j’ai abandonné.

Et voilà que Claudialucia lance une lecture commune. Et comme je suis du genre têtue, je me suis inscrite. Cette fois, je n’ai pas commis la même erreur et j’ai commencé directement ma lecture par le roman me réservant le chapitre tant redouté pour la fin. Et j’ai ainsi enfin pu découvrir non seulement l’auteur mais également un grand roman dont je suis ressortie épuisée et bouleversée mais enchantée.

Maison de Victor Hugo à Guernesey
C’est en 1856 que l’idée d’écrire Les travailleurs de la mer fait jour dans l’esprit de Victor Hugo. Il travaillera pendant 8 ans à ce projet avant d’en entamer la rédaction en 1864. Il s’agit de son premier roman écrit alors qu’il est en exil à Guernesey.
La première publication du roman intervient 2 ans plus tard en 1866 sans L’Archipel de la Manche auquel Victor Hugo travaille encore. De plus, son éditeur a refusé de l’inclure dans l’édition des Travailleurs de la mer craignant que ce chapitre ne parasite le reste du roman promis à un certain succès. Ce chapitre ne sera incorporé à l’ensemble qu’en 1883.

« Je dédie ce livre au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »



A Saint-Sampson, mess Lethierry, riche notable de l’île, révolutionne la vie locale en faisant construire et mettre en service le premier navire à vapeur de l’île. Lorsque ce dernier vient à faire naufrage sur le terrible écueil des Douvres redouté de tous les marins de la région, la catastrophe signe la ruine et la déchéance sociale du pauvre homme. La seule solution qui pourrait l’aider à repartir du bon pied serait d’extraire de l’épave la machinerie, technologie alors unique en son genre. Un seul homme est capable de cette prouesse : Gilliatt, jeune homme marginal et mis à l’écart de la population à cause de ses origines incertaines, de ses aptitudes étonnantes dans divers domaines et de son goût pour la lecture. Gilliatt est tout à la fois un marin remarquable et reconnu, il est capable de faire fructifier un lopin de terre sur lequel rien n’est censé pousser, et pourrait exercer plusieurs professions : forgeron, mécanicien etc…
Mess Lethierry promettant la main de sa nièce Déruchette à celui qui sauvera sa machine, Gilliatt, très épris de la jeune fille, relève le défi et s’engage alors dans une lutte féroce contre les éléments et la nature afin d’obtenir la main de celle qu’il aime.

Pardonnez-moi ô divinité de la lecture parce que j’ai péché. Oui je vous l’avoue, j’ai fauté. J’ai honte mais honte ! Alors pour soulager ma conscience, je me dois de me confesser. Alors je vous le dis, je vous l’avoue, ce terrible secret qui me ronge, je sors du placard, je fais mon coming-out littéraire, je vous le dis : j’ai sauté des lignes. Que celui qui n’a jamais péché me lance la première pierre.


Ce que je reprochais à Victor Hugo, j’ai à le lui reprocher cette fois-ci encore. D’après les notes de bas de page, j’ai bien compris que Victor Hugo s’inspirait amplement de sa vie, des événements politiques, socio-économiques de son époque pour construire son récit. Toutes ces allusions sont gênantes car je ne les repère pas toutes ( malgré les notes) et surtout je ne les comprends pas toujours. A la suite de cette lecture, j’ai donc pris la décision de lire une biographie complète de l’écrivain ( si vous en avez à me conseiller, je suis preneuse ) et de lire des ouvrages d’histoire du XIXème siècle. J’ai bien conscience que ce ne sera pas suffisant car j’ai été stupéfaite de l’ampleur des connaissances d’Hugo. Ce qui me fait dire que c’est un auteur encyclopédique. Tous les domaines, tous les continents, il s’intéresse à tout, se documente sur tout et nous en fait part mais d’une manière pas très pédagogique. Dans Les Travailleurs de la mer, à l’occasion du travail de Gilliatt sur la Durande ( le navire-vapeur de mess Lethierry), il ne nous épargne nullement tout le vocabulaire technique lié au monde naval. Les descriptions des interventions de Gilliatt me sont restées complètement hermétiques ( et c’est là que j’ai fini par sauter des lignes). 
Il nous régale également de deux pages entièrement consacrées à énumérer les différents types de vents soufflant sur tout le globe ( je vous en retoucherai un mot plus loin). De nombreux termes sont aussi obscurs car renvoyant à des objets qui ne sont plus courants de nos jours, d’autres se rattachent au milieu naturel de l’île de Guernesey ( et c’est là que je réalise que la lecture préalable de L’archipel de la Manche m’aurait été finalement très utile ).

J’ai donc découvert un auteur extrêmement précis et rigoureux ( à l’excès même) et on comprend aisément pourquoi il lui a fallu 8 ans de préparation. J’imagine tout le travail de documentation et de recherche qu’il lui a fallu. Je reste admirative devant autant de minutie et de souci de l’exactitude. C’est donc tout ce côté du roman qui m’a rendu ma lecture pénible par moment. J’ai souffert mais ça en valait amplement la peine :

J’ai dit que j’étais admirative du travail de recherche effectué par Victor Hugo mais que dire alors de son travail de construction du récit à l’instar d’une tragédie théâtrale ( on trouve d'ailleurs de nombreuses références à Shakespeare) ! Prodigieux, grandiose, incroyable, je suis ébahie ! Tout est scrupuleusement pensé, réfléchi : l’agencement des chapitres, la progression de l’intrigue, la présentation des personnages et des décors. Et Hugo annonce les événements de façon tellement subtile ! Les personnages sont fouillés et on sent bien que Victor Hugo met un peu de lui dans chacun d’eux. Par exemple, la détresse de mess Lethierry à l’annonce du naufrage est directement inspirée par le chagrin d’Hugo lié à la perte de sa fille et à son exil forcé. Sa propre expérience lui confère une puissance d’évocation capable de nous livrer des pages émouvantes et touchantes sans pathos aucun. Car Victor Hugo a l’art et la manière de s’exprimer, tout en poésie et en harmonie.

Et on le remarque d’autant plus à la lecture des descriptions envoûtantes des paysages anglo-normands et surtout de la mer, de l’écueil des Douvres, de la tempête et des forces naturelles déchaînées. Le sublime épisode de la tempête que Gilliatt doit affronter illustre parfaitement ce fait. Victor Hugo l’a construit à l’image d’une bataille. L’écueil des Douvres représente alors le château assiégé, Gilliatt en est le chevalier chargé de le défendre face aux forces adverses en présence que l’auteur nous énumère comme un passage en revue des troupes : les fameuses deux pages consacrées aux vents.

« Aucun flamboiement électrique n’accompagna le coup. Ce fut comme un tonnerre noir. Le silence se refit. Il y eut une sorte d’intervalle comme lorsqu’on prend position. Puis, apparurent, l’un après l’autre et lentement, de grands éclairs informes. Ces éclairs étaient muets. Pas de grondement. A chaque éclair tout s’illuminait. Le mur de nuages était maintenant un autre. Il y avait des voûtes et des arches. On y distinguait des silhouettes. Des têtes monstrueuses s’ébauchaient ; des cous semblaient se tendre ; des éléphants portant leurs tours, entrevus, s’évanouissaient. Une colonne de brume, droite, ronde et noire, surmontée d’une vapeur blanche, simulait la cheminée d’un steamer colossal englouti, chauffant sous la vague et fumant. Des nappes de nuées ondulaient. On croyait voir des plis de drapeaux. Au centre, sous des épaisseurs vermeilles, s’enfonçait, immobile, un noyau de brouillard dense, inerte, impénétrable aux étincelles électriques, sorte de fœtus hideux dans le ventre de la tempête. »

Cet épisode est central dans le récit et ses interprétations nombreuses. Il est à la fois la démonstration de la supériorité de l’intelligence humaine sur la nature que l’homme parvient à dominer et le symbole du second empire né du naufrage ( de la Durande) que fut le coup d’état de Napoléon III sonnant ainsi le glas de la deuxième république. Une deuxième république représentée par la période de service de la Durande et donc de prospérité de mess Lethierry.

Métaphore politique mais aussi socio-économique. La Durande est le symbole de la révolution industrielle difficilement vécue par la population. Le progrès technique et la nouveauté effraient et les réactions des guernesiais à la mise en circulation de cette étrange navire à vapeur en est emblématique. Il est d’ailleurs surnommé le Devil-Boat. Les locaux verront alors leurs croyances funestes se réaliser lorsque le naufrage surviendra.

Ode à la nature, ode au progrès technique, ode à l’intelligence humaine, mais aussi ode au travail. Le XIXème siècle est aussi celui des travailleurs ( en 1864 est fondée la Première Internationale) dont Gilliatt est ici le représentant. Il est le travailleur dans toute sa dextérité, son endurance, son ingéniosité. Lors de son exil sur l’écueil des Douvres , il travaille sans relâche à la libération de la machine de son cercueil d’acier, sans jamais perdre espoir, sans ressentir la fatigue. Il est le Hercule de la mythologie gréco-romaine par opposition aux oisifs, souvent les nobles et les clercs, que la Révolution a renversés. Le travail est devenu une valeur respectée et glorifiée.

Ce roman est clairement celui de Gilliatt, héros romantique par excellence, doté de toutes les qualités, abnégation, sens du sacrifice et du devoir accompli, honnêteté, intégrité. Il écrase de sa stature les autres personnages qui semblent tous bien mesquins à côté de lui. Il est de ses personnages qui marquent une vie de lecteur. Jamais je n’ai autant admiré un personnage. J’en veux beaucoup à Victor Hugo de l’avoir autant éprouvé. Son histoire relie toutes les autres, il est celui qui donne un sens à tout, celui de qui jaillit la lumière, il est le sauveur.

Les Travailleurs de la mer est un immense roman, qui m’a donné du fil à retordre certes mais je ne le regrette nullement. Roman d’aventure mais aussi roman d’amour, il est une lecture exigeante mais bouleversante. J'ai parfois souffert à l'image de Gilliatt dans la tourmente. Je comprends à présent ce qui fait la réputation de Victor Hugo. Je remercie infiniment Claudialucia pour cette lecture commune qui aura été pour moi l’occasion de me réconcilier avec cet immense auteur vers lequel je retournerai assurément.


« Les Douvres au-dessus de sa tête étaient éclairées ainsi que par la réverbération d’une grande braise blanche. Il y avait sur toute la façade noire de l’écueil comme le reflet d’un feu.
D’où venait ce feu ?
De l’eau.
La mer était extraordinaire.
Il semblait que l’eau fût incendiée. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, dans l’écueil et hors de l’écueil, toute la mer flamboyait. Ce flamboiement n’était pas rouge ; il n’avait rien de la grande flamme vivante des cratères et des fournaises. Aucun pétillement, aucune ardeur, aucune pourpre, aucun bruit. Des traînées bleuâtres imitaient sur la vague des plis de suaire. Une large lueur blême frissonnait sur l’eau. Ce n’était pas l’incendie ; c’en était le spectre.
C’était quelque chose comme l’embrasement livide d’un dedans de sépulcre par une flamme de rêve.
Qu’on se figure des ténèbres allumées.
La nuit, la vaste nuit trouble et diffuse, semblait être le combustible de ce feu glacé. C’était on ne sait quelle clarté faite d’aveuglement. L’ombre entrait comme élément dans cette lumière fantôme.
[…]
A cette lumière, les choses perdent leur réalité. Une pénétration spectrale les fait comme transparentes. Les roches ne sont plus que des linéaments. Les câbles des ancres paraissent des barres de fer chauffées à blanc. Les filets des pêcheurs semblent sous l’eau du feu tricoté. Une moitié de l’aviron est d’ébène, l’autre moitié, sous la lame, est d’argent. En retombant de la rame dans le flot, les gouttes d’eau étoilent la mer. Toute barque traîne derrière elle une comète. Les matelots mouillés et lumineux semblent des hommes qui brûlent. On plonge sa main dans le flot, on la retire gantée de flamme ; cette flamme est morte, on ne la sent point. Votre bras est un tison allumé. Vous voyez les formes qui sont dans la mer rouler sous les vagues à vau-le-feu. L’écume étincelle. Les poissons sont des langues de feu et des tronçons d’éclair serpentant dans une profondeur pâle. »

La neuvième vague - Ivan Aïvazovski (1850)




Les avis de : Claudialucia, Nathalie et Miriam.








samedi 21 juin 2014

Le peintre d'éventail - Hubert Haddad



« La vie est un chemin de rosée dont la mémoire se perd. »

Qui se souviendra de nous lorsque nous nous serons éteints, si nous ne laissons derrière nous aucune famille, aucun ami, aucun héritage, aucune trace ?
Préserver la mémoire et l’œuvre de son maître, tel a été le souci de Matabei après l’événement.
Lui-même hanté par ses souvenirs, Matabei se réfugie à la pension de dame Hison, asile de tous ceux qui cherchent à fuir le monde, à s’isoler et mener une vie discrète et libre.
Le cadre est enchanteur. Le jardin, soigneusement entretenu par le maître puis par Matabei, offre un petit aperçu terrestre du Paradis.
Mais cette vie édenienne prendra fin, tout comme dans l’histoire biblique, dès lors que le péché aura été commis. Plus qu’à une chute, c’est à l’apocalypse que Matabei soit survivre.

Hubert Haddad parvient talentueusement à immerger son lecteur dans l’atmosphère douce du Japon. A l’instar des pensionnaires de dame Hison, le lecteur se sent hors du temps et se laisse bercer par la plume délicate et poétique de l’auteur. De nombreuses descriptions sont tout autant d’hommages à la nature luxuriante et pleine de vie de ce coin de l’archipel nippon. Les lecteurs de Pays de neige de Kawabata ressentiront comme un air familier à la fois par l’intrigue liant les personnages et par cette préséance accordée à l’environnement. Cette lecture onirique peut toutefois gêner par la surabondance de ces descriptions qui provoque à terme un effet répétitif et lassant.

Heureusement, la dure réalité se rappelle inopinément aux personnages et au lecteur. La lecture s’accélère, la rupture avec ce qui précède est évidente et radicale. La nature luxuriante cède sa place à un paysage de mort et de désolation. Après l’insouciance et la douceur de vivre, c’est l’errance et la tentative de retrouver ce qu’on a perdu. Mais il est plutôt temps de laisser les fantômes s’éloigner et de songer à la trace que l’on veut laisser de notre passage sur Terre. Matabei tente d’exorciser ses vieux démons en restaurant les éventails abîmés de son maître afin de transmettre ce patrimoine et d’encrer dans le papier de riz ses liens intimes et solides entre maître et élève, liens de substitution aux liens parentaux brisés ou perdus.

Le peintre d’éventail est un roman contemplatif d’une grande beauté. On y retrouve des traits communs à d’autres œuvres d’Hubert Haddad : la solitude, la perte de ses parents, la trahison, la nature, les conséquences désastreuses des actions humaines. Après la guerre dans Opium Poppy, c’est la dangerosité de la science qu’Hubert Haddad pointe du doigt en insérant le fictionnel dans la réalité par l’évocation du drame de Fukushima.
Le drame est matériel, environnemental, humain mais aussi sentimental, les personnages subissent le choc et le lecteur n’est pas épargné. En tout cas, ma sensibilité a fait qu’un détail inattendu de l’intrigue entre les personnages m’a à ce point surprise et attristée que j’en ai versé une larme.
L’Homme est dangereux pour la nature, la nature est dangereuse pour l’Homme. Face à sa puissance, nous ne sommes que grains de poussière aussitôt balayés d’un coup d’éventail.

Un grand merci à Anna et aux éditions Folio.


mercredi 28 mai 2014

Un barrage contre le Pacifique - Marguerite Duras



Ma première lecture de Marguerite Duras remonte à presque vingt ans. J’avais lu L’Amant suite à l’étude d’un extrait pour le bac ( j’étais même tombée dessus à l’oral). Le souvenir que j’en garde se limite à des impressions dues au cadre de l’intrigue, l’Asie coloniale, la chaleur, l’atmosphère lourde, quelques visions de persiennes laissant filtrer les rayons du soleil et les clameurs de la rue mais aussi et surtout un profond ennui.
A l’occasion du centenaire Marguerite Duras, j’ai lu Un barrage contre le Pacifique et j’ai bien cru que j’en retirerai la même chose. D’une manière générale, j’ai trouvé ma lecture assez difficile, surtout au tout début. Il m’a fallu près de la moitié du roman pour me plonger dedans et m’adapter au style. J’étais assez perplexe, j’avais l’impression de lire un livre écrit à deux mains. Des passages au style pauvre et maladroit alternant avec des envolées de toute beauté. Les personnages sont au premier abord assez antipathiques et pas du tout attachants. Leur vulgarité et leur vénalité m’ont choquée presque plus que leur misérable condition et leur malchance.

La première moitié du roman se consacre principalement à mettre en place les personnages et leur situation : une femme ayant perdu très tôt son mari doit se débrouiller pour pourvoir à ses besoins et ceux de ses enfants. D’abord institutrice à sa venue en Indochine, elle a du trouver d’autres postes pour nourrir les siens et se constituer un petit capital. Ce capital, représentant une bonne dizaine d’années d’économies, elle décide de l’investir dans une concession qu’elle s’engage à mettre en valeur et à cultiver. Malheureusement, son terrain est régulièrement recouvert par de hautes marées rendant toute culture impossible. Sa mésaventure ne semble pas être un cas isolé mais plutôt une arnaque bien rôdée profitant aux agents du cadastre et à l’administration coloniale. La mère et ses enfants tentent de survivre comme ils peuvent et attendent.
Ce roman est celui de l’espoir et de l’attente, l’attente de l’événement qui viendra changer leur condition, le miracle qui leur permettra de partir et de vivre enfin. La mère se démène et s’entête : la construction des barrages, ses entreprises pour caser sa fille, toutes ses tentatives se soldent par des échecs. Mais elle persiste jusqu’à s’en rendre malade et son impuissance la mène jusqu’aux portes de la folie.
L’ennui que l’on peut ressentir à la lecture de cette première partie reflète celui de cette famille qui voit les jours passer dans cette même et pénible attente, dans la lenteur du temps qui s’écoule quotidiennement tantôt à l’ombre du bungalow, tantôt sous la chaleur écrasante du bord de piste.

Tous les détails relatifs à la vie dans la colonie sont passionnants. Marguerite Duras brosse un portrait de l’Indochine coloniale bien loin de toute vision idyllique : la corruption des fonctionnaires coloniaux, la misère des petits colons, celle des indigènes, la ségrégation géographique des villes coloniales. Elle se livre à une véritable étude sociologique de la population coloniale, des habitants permanents, des agents de passages, les colons qui ont su profiter de la manne coloniale : plantations de latex, de riz, marchands de textiles, diamantaires, ceux qui sont contraints au trafic pour survivre : contrebande d’alcool, trafic de l’opium … A travers le personnage du caporal, les indigènes ne sont pas oubliés : la faim, la prostitution, la forte mortalité des enfants, les maladies sont autant de calamités que les colons ne cherchent même pas à enrayer.

Je disais donc que j’avais eu des difficultés à prendre les personnages en sympathie. Hormis la mère, qui ne peut que susciter la compassion par sa force, son courage et son espoir obstiné, j’ai trouvé Suzanne, sa fille, et Joseph, son fils, effroyablement égoïstes, vulgaires et comme le dit également M.Jo : immoraux. Ils semblent se moquer des efforts de leur mère et ne cherchent leur salut que par la fuite. Joseph attend qu’une femme et l’amour l’emmènent loin de cette vie dont il ne veut plus. Suzanne attend patiemment le long de la route qu’une des rares voitures s’arrête pour s’enfuir à son bord. Elle refusera deux bons partis auxquels elle ne s’intéressera que par intérêt et pour réconforter sa mère.
Malgré tout, peut-on les blâmer au vu des conditions de vie qui sont les leurs ? Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, on finit par les comprendre et on se laisse attendrir. La plume de Marguerite Duras se fait plus assurée, plus constante, plus incisive et rageuse. La lettre de la mère aux agents du cadastre est un véritable bijou, un cri de colère délectable. La longueur des chapitres s’adapte au rythme des événements et on ressent bien cette accélération dans la deuxième moitié du roman.

Le titre même du roman souligne le côté dérisoire de la situation : un seul petit barrage contre la force des flots d’un océan, reflet des efforts désespérés de la mère et qui semblent si insignifiants face aux obstacles de la vie : le pouvoir, les autorités, les éléments naturels, la société, la quête du bonheur, le dénuement matériel.

Au final, Un barrage contre le Pacifique est un roman  qui déroute et qui nécessite, tout comme la mère, de la patience et de l’obstination pour découvrir derrière une façade d’ennui et de simplicité, un récit engagé dont l’inspiration autobiographique renforce la puissance et le tragique.

Un grand merci à Anna et aux éditions Folio.

dimanche 25 mai 2014

Khadija - Marek Halter



Je connaissais Marek Halter de réputation sans n’avoir jamais tenté un de ses romans. Mais lorsque j’ai appris qu’il avait pour projet d’écrire une trilogie sur les femmes de l’islam comme il l’avait déjà fait pour le christianisme, je me suis décidée à enfin découvrir sa plume.
Surtout que le premier tome de la trilogie en question se concentre sur la figure féminine de l’islam que j’admire le plus : Khadija, la première épouse du prophète Muhammad.

A travers le portrait de cette très grande femme, c’est l’histoire des tous premiers temps de l’islam, celle de La Mecque préislamique et celle de la révélation, que nous conte Marek Halter.
Il fait resurgir la vie quotidienne de l’époque à travers ses divers aspects. Religieux bien sûr  avec d’abord l’omniprésence et le culte des nombreuses idoles de la Kaâba puis le bouleversement lié à la révélation. La vie politique et sociale est concentrée aux mains des chefs des plus grandes familles se réunissant à la mâla au cours de laquelle sont prises les décisions. Les caravanes et les marchés illustrent la vie économique mecquoise. Le lecteur est complètement immergé dans cette atmosphère d’une ville puissante du moyen-âge oriental.

Ce roman met à terre tous les préjugés qu’ont bien des gens sur les femmes musulmanes. En effet, Khadija était une femme de caractère, intelligente et dotée de grandes valeurs humaines. Veuve, elle avait hérité de la fortune de son mari et était ainsi à la tête d’une des familles les plus riches de La Mecque. Sa condition de femme ne lui permettant pas d’être présente à la mâla et d’ainsi pouvoir faire entendre sa voix, elle se devait de trouver un époux qui veillerait à la défense de ses intérêts et de ceux de la ville contre les vues d’Abou Sofiane et ses partisans. Ce qui ne l’empêchait pas de s’exprimer haut et fort dès qu’elle en avait l’occasion.
Khadija jeta son dévolu sur Muhammad qu’elle avait chargé de conduire ses affaires et de prendre part pour elle aux caravanes mecquoises.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agissait pas que d’une question d’intérêt. L’histoire entre Khadija et Muhammad était une magnifique histoire d’amour, pleine de tendresse, d’attachement, de confiance et de profond respect. Les doutes de chacun face à l’autre sont très touchants : complexée par son âge, Khadija craignait de déplaire au jeune homme, peu fortuné et illettré, Muhammad ne s’imaginait pas pouvoir susciter l’intérêt de la femme la plus belle et puissante de la ville.
A ceux qui critiquent les pratiques polygames du prophète, il faut savoir que, tant que Khadija était en vie, Muhammad lui a toujours été fidèle et n’a jamais pris d’autre épouse et ce , malgré toutes les tragédies vécues par le couple.



J’ai appris beaucoup de choses grâce à cette lecture alors que je pensais déjà en savoir pas mal sur le sujet. Par exemple, le rôle qu’ont joué l’oncle de Khadija et Zayd le fils adoptif de Muhammad. Waraqa, l’oncle de Khadija, était un imminent sage et avait en sa possession d’anciens manuscrits retraçant l’origine du monothéisme et l’histoire des précédents prophètes du judaïsme et du christianisme. Son étude de ses manuscrits a permis à Muhammad et ses proches d’inscrire la révélation dans la suite des précédents monothéismes. De même, Zayd était chrétien et sa profonde foi en un Dieu unique a aussi eu une influence sur la conviction des premiers musulmans.

En dehors de la question religieuse qui n’est pas centrale dans le roman puisque la révélation ne survient que dans les dernières pages, c’est toute une ville, ses habitants, ses querelles de faction, ses dangers qui revivent. Khadija doit mener ses affaires et s’imposer comme une égale aux hommes qui commandent la cité. Elle sera d’ailleurs la seule parmi les puissants à rester à La Mecque alors qu’une grave calamité s’abat sur la ville et à prendre en main les mesures nécessaires pour sauver la population.
Le roman est aussi l’occasion de faire de Muhammad un portrait juste, celui d’un homme droit et honnête, courageux et généreux, ayant un grand sens du relationnel, sachant ménager chaque parti et faire preuve d’équité.

Khadija est donc un roman remarquable loin de tout prosélytisme qui rend un bel hommage à une femme tout aussi remarquable. C’est aussi une façon intelligente et bien menée de raconter l’histoire de l’islam, surtout du point de vue des femmes, souvent victimes de préjugés ou de la sottise des hommes.
De plus, Marek Halter est un très bon conteur. On se laisse réellement emporter par sa plume qui parvient merveilleusement bien à créer une atmosphère particulière et l’on se sent voyager dans le temps et l’espace tantôt sous le soleil du désert, à travers les dunes tantôt au sein des rues fourmillantes de La Mecque.

En tant que musulmane, je n’ai rien relevé qui soit contraire ni à l’Histoire ni à la foi, ce qui est une prouesse de Marek Halter que d’avoir su concilier les deux !
J’ai lu dans une interview qu’il espérait, à travers ce roman, donner un modèle aux jeunes musulmanes d’aujourd’hui, un modèle qui les sorte de l’image des femmes opprimées et soumises que véhiculent les médias. Je souhaite de tout cœur que son objectif réussisse !
J’ai maintenant très hâte de lire le deuxième tome qui sera consacré à Fatima, la fille de Muhammad et, à travers elle, aux premiers heurts entre convertis et idolâtres.

Je remercie infiniment Cécile et les éditions Robert Laffont d’avoir accepté ce beau partenariat.