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mardi 24 février 2015

Mille regrets - Elsa Triolet





Il y a certains grands auteurs de la littérature française dont on a malheureusement beaucoup de mal à trouver les œuvres aujourd’hui car elles ne sont plus éditées. Vient alors la chasse aux occasions chez les bouquinistes ou sur la toile mais les prix souvent exorbitants refroidissent considérablement le pauvre lecteur qui n’a plus qu’à se morfondre de frustration.

Elsa Triolet, la non moins talentueuse compagne du célèbre Aragon, fait partie de ces auteurs difficilement trouvables mais pour notre plus grande joie les éditions Denoël rééditent son recueil de nouvelles Mille regrets paru à l’origine en 1942 chez le même éditeur. 

Ce recueil se compose de 4 nouvelles que j’ai toutes aimé sans préférence particulière. Trois d’entre elles mettent en scène une femme et la deuxième dans l’ordre du recueil, la plus longue, est entièrement consacrée à un homme. Quatre portraits donc, d’un homme et de trois femmes confrontés à leur destin, aux affres de l’amour et du mariage. Et ce que j’ai adoré chez Elsa Triolet c’est sa capacité à faire abstraction de son propre sexe et de pouvoir mettre en scène aussi bien des hommes que des femmes avec leurs propres désirs, soucis, inquiétudes sans que jamais cela ne sonne faux. Elsa n’est pas comme ces auteures qui ne savent/ veulent pas sortir de la littérature de genre. Ses propos sont unisexes et elle évoque des thèmes qui parlent à tous. Elle ne fait pas de favoritisme et est aussi dure avec les femmes qu’avec les hommes. Les portraits qu’elle brosse ne sont donc pas toujours flatteurs. Bien au contraire. Les destinées qu’elle imagine sont empreintes de nostalgie, de mélancolie, de souffrance et de tragique.

La première nouvelle porte le titre du recueil. Le personnage principal qui est aussi la narratrice et dont on ignore le nom se trouve en zone libre à Nice. Elle est seule, l’homme qu’elle aime est apparemment mort, elle n’ose pas demander confirmation car il était marié à une autre. Sans famille, ni amis vers qui se tourner, elle doit se débrouiller pour survivre dans un contexte de guerre où la nourriture et les vêtements sont un luxe. La misère et les privations impriment leurs marques sur ses traits et son corps. Une curieuse rencontre l’aide momentanément à mieux vivre. Une autre, qu’elle cherchait pourtant à éviter, va bouleverser sa vie.
J’ai adoré cette nouvelle. J’aimerais vous dire en détails pourquoi mais je serais obligée de spoiler et ce n’est pas concevable. Cette nouvelle m’a beaucoup touchée et émue. L’atmosphère y est très mélancolique et Elsa Triolet parvient incroyablement bien à rendre l’état d’esprit de son personnage. 

La deuxième nouvelle, intitulé « Henri Castellat » nous emmène à Paris peu avant la guerre. Henri est écrivain et est en âge de se marier, sa mère ne cesse de l’y pousser. Il rencontre une jeune femme magnifique Annabelle avec laquelle il s’entend à merveille au tout début. Mais la belle commence à avoir quelques exigences, de ces exigences qui font fuir les hommes. Un lâche, voilà ce qu’est Henri pour elle. Il fuit l’amour et ses responsabilités. Conscient de l’approche de la guerre, Henri cherche à quitter l’Europe.   
Une nouvelle assez cocasse avec un personnage qui refuse tout engagement quel qu’il soit. Ses rapports avec les femmes, sa mère ou ses fréquentations, sont l’occasion de scènes amusantes qui peuvent paraître « cliché » mais qui reflètent néanmoins la réalité. Elsa Triolet y montre tout son humour et n’hésite pas à tacler les petits travers féminins … et masculins.

La troisième nouvelle « Le destin personnel » s’ouvre sur un monologue désabusé de Charlotte, femme mariée à un homme qu’elle n’aime pas. La guerre l’oblige à accueillir chez elle la famille de son beau-frère ainsi que sa mère. Son beau-frère ne travaille pas, sa belle-sœur est convalescente, son neveu un véritable chenapan. Charlotte s’use la santé à gérer sa maisonnée et trouve une bouffée d’oxygène lorsqu’elle peut enfin s’échapper à l’occasion d’une invitation à rejoindre un couple d’amis à la campagne. Là encore les conditions de vie sont difficiles mais Charlotte trouve son bonheur dans cette grande maison dépeuplée et ces paysages envoûtants. Magnifique nouvelle avec des descriptions courtes mais somptueuses qui invitent vraiment au rêve. On se prend à envier les escapades champêtres de Charlotte. Mais Elsa Triolet nous mène par le bout du nez et les apparences sont trompeuses.

Quatrième et dernière nouvelle « La belle épicière » me fait penser à un mélange de Madame Bovary, L’Assommoir et Nana. Madame Louise est l’épicière du quartier. Aimée de tous ses voisins, son commerce ne désemplit pas et malgré un mauvais mariage et un garnement qui n’en fait qu’à sa tête, tout va plutôt bien. Madame Louise est une belle femme, en témoigne les visites quotidiennes et ponctuelles de « L’amoureux », visites attendues et accompagnées des éclats de rire des voisins. Oui, Madame Louise est une belle femme, elle ne s’en rendait pas compte jusqu’à maintenant, prisonnière qu’elle était de son quotidien. Mais dorénavant, elle en est consciente, elle a du « sex-appeal », une révélation qui va complètement chambouler la vie de cette brave épicière.   
Une nouvelle qui tient presque de la fable, j’ai adoré encore une fois.

Sublime découverte que la plume d’Elsa Triolet. Son style concis, efficace, sans fioritures ni artifices dégage une grande force qui exacerbe les sentiments de ces personnages.  Les descriptions sont sublimées par des métaphores bien choisies et d’une grande poésie. Le ton est libre, parfois familier sans être vulgaire, je ne m’attendais pas à ça venant d’une femme de l’époque, j’avais parfois l’impression que c’est un homme qui écrivait !

J’ai beaucoup aimé la façon dont Elsa aborde les sujets de la solitude, de la lâcheté, de la souffrance sentimentale. C’est triste, mélancolique, désespéré. Elle est directe mais le fait avec beaucoup de pudeur et de tact. La guerre est toujours là, son ombre plane sur chaque récit, non pas à travers la présence de l’occupant mais à travers la vie quotidienne, des petites choses qui semblent, en dehors des grands malheurs, insignifiantes ou banales.
Bref, je suis complètement conquise ! Je crois bien avoir enfin trouvé l’auteurE qui me corresponde par son style et les sujets qu’elle aborde. Elle me parle.
Et puis me voilà réconciliée avec le genre de la nouvelle.
J’espère vraiment que les éditions Denoël continueront leur travail de réédition des œuvres d’Elsa Triolet.


« Le temps de déjeuner, et l’eau s’était déjà retirée des rues. Sur les quais détrempés, des hommes enlevaient les galets que la mer avait laissés jusque devant les grands hôtels et les belles villas. Le soleil n’avait rien d’apaisant. La mer grondait et montrait ses dents blanches. La Promenade était presque vide à cause du temps et de l’heure. Soudain, je vois la mer qui se creuse, des vagues se cabrent comme des chevaux, queues et crinières blanches au vent, elles sautent par-dessus le parapet ! Je suis restée longtemps à regarder faire les vagues. Les balayeurs ont presque fini d’enlever les galets, remettent en place les fauteuils blancs renversés, trempés. Je suis bien dans mon manteau, je n’ai pas froid. »

Walter Crane - Les chevaux de Neptune - 1893




« Il y eut des nuits d’orage. Ça commençait vers le soir par un grand vent. Les sorcières du pays arrivent sur leurs manches à balai, et mènent la danse au-dessus du plateau, avec une rapidité et un bruit d’hélices. Puis on voit dans le ciel une étincelle de court-circuit et c’est la catastrophe : le ciel a reçu le choc, se fend comme une tasse de porcelaine fine et s’écroule dans un énorme bruit de casse. Longtemps après on entend rouler les morceaux… »



« Je suis rentrée à l’aube. Dans les collines le vent vient me souffler au visage tous les parfums de la nuit. Il ne fait pas encore assez jour pour voir, mais je sais que les pierres qui roulent sous mes pieds  et me fuient, sont rondes et jaune clair, si semblables aux pommes de terre qu’il faut les voir rouler et se rendre compte de leur poids pour croire que ce ne sont pas de vraies pommes de terre. On pense beaucoup aux pommes de terre de nos jours, à quoi voulez-vous qu’on pense ? A la dignité de l’homme, comme on disait dans le temps ? »

Un grand merci à Célia et aux éditions Denoël !

Mille regrets - Elsa Triolet
Editions Denoël - Collection Empreinte
289 pages
Paru le : 19/02/2015
Prix : 16,50 euros


jeudi 11 septembre 2014

Les Travailleurs de la mer - Victor Hugo



J’étais fâchée avec Victor Hugo. D’abord, parce que, comme les lycéens de l’an passé, je me suis prise une très mauvaise note au bac de français sur un de ses textes ( alors que je pensais avoir bien réussi ). Je sais … ce n’est pas la faute de ce cher Victor mais voilà, le lycéen est rancunier.
Ensuite, parce que quand j’ai voulu lui pardonner, je me suis frottée aux Contemplations et me suis rendue compte que je n’avais pas les outils pour apprécier pleinement ce recueil. Certains de ses poèmes sont très personnels ou bien très inspirés de la situation politique de l’époque et lorsqu’on ne maîtrise pas tout ça, on se sent exclu, des allusions nous échappent et j’avais donc l’impression que Victor Hugo me claquait la porte au nez.
J’ai alors essayé de lire Les Travailleurs de la mer mais j’ai fait l’erreur de commencer par L’Archipel de la Manche, sorte de chapitre préliminaire au roman présentant le cadre géographique du roman : les îles anglo-normandes, leur population, leur géographie, leur faune et flore, leurs us et coutumes. Je ne m’attendais pas à un tel déballage de connaissances avec un côté catalogue et des allures d’étude botanique et sociologique. Résultat : j’ai abandonné.

Et voilà que Claudialucia lance une lecture commune. Et comme je suis du genre têtue, je me suis inscrite. Cette fois, je n’ai pas commis la même erreur et j’ai commencé directement ma lecture par le roman me réservant le chapitre tant redouté pour la fin. Et j’ai ainsi enfin pu découvrir non seulement l’auteur mais également un grand roman dont je suis ressortie épuisée et bouleversée mais enchantée.

Maison de Victor Hugo à Guernesey
C’est en 1856 que l’idée d’écrire Les travailleurs de la mer fait jour dans l’esprit de Victor Hugo. Il travaillera pendant 8 ans à ce projet avant d’en entamer la rédaction en 1864. Il s’agit de son premier roman écrit alors qu’il est en exil à Guernesey.
La première publication du roman intervient 2 ans plus tard en 1866 sans L’Archipel de la Manche auquel Victor Hugo travaille encore. De plus, son éditeur a refusé de l’inclure dans l’édition des Travailleurs de la mer craignant que ce chapitre ne parasite le reste du roman promis à un certain succès. Ce chapitre ne sera incorporé à l’ensemble qu’en 1883.

« Je dédie ce livre au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »



A Saint-Sampson, mess Lethierry, riche notable de l’île, révolutionne la vie locale en faisant construire et mettre en service le premier navire à vapeur de l’île. Lorsque ce dernier vient à faire naufrage sur le terrible écueil des Douvres redouté de tous les marins de la région, la catastrophe signe la ruine et la déchéance sociale du pauvre homme. La seule solution qui pourrait l’aider à repartir du bon pied serait d’extraire de l’épave la machinerie, technologie alors unique en son genre. Un seul homme est capable de cette prouesse : Gilliatt, jeune homme marginal et mis à l’écart de la population à cause de ses origines incertaines, de ses aptitudes étonnantes dans divers domaines et de son goût pour la lecture. Gilliatt est tout à la fois un marin remarquable et reconnu, il est capable de faire fructifier un lopin de terre sur lequel rien n’est censé pousser, et pourrait exercer plusieurs professions : forgeron, mécanicien etc…
Mess Lethierry promettant la main de sa nièce Déruchette à celui qui sauvera sa machine, Gilliatt, très épris de la jeune fille, relève le défi et s’engage alors dans une lutte féroce contre les éléments et la nature afin d’obtenir la main de celle qu’il aime.

Pardonnez-moi ô divinité de la lecture parce que j’ai péché. Oui je vous l’avoue, j’ai fauté. J’ai honte mais honte ! Alors pour soulager ma conscience, je me dois de me confesser. Alors je vous le dis, je vous l’avoue, ce terrible secret qui me ronge, je sors du placard, je fais mon coming-out littéraire, je vous le dis : j’ai sauté des lignes. Que celui qui n’a jamais péché me lance la première pierre.


Ce que je reprochais à Victor Hugo, j’ai à le lui reprocher cette fois-ci encore. D’après les notes de bas de page, j’ai bien compris que Victor Hugo s’inspirait amplement de sa vie, des événements politiques, socio-économiques de son époque pour construire son récit. Toutes ces allusions sont gênantes car je ne les repère pas toutes ( malgré les notes) et surtout je ne les comprends pas toujours. A la suite de cette lecture, j’ai donc pris la décision de lire une biographie complète de l’écrivain ( si vous en avez à me conseiller, je suis preneuse ) et de lire des ouvrages d’histoire du XIXème siècle. J’ai bien conscience que ce ne sera pas suffisant car j’ai été stupéfaite de l’ampleur des connaissances d’Hugo. Ce qui me fait dire que c’est un auteur encyclopédique. Tous les domaines, tous les continents, il s’intéresse à tout, se documente sur tout et nous en fait part mais d’une manière pas très pédagogique. Dans Les Travailleurs de la mer, à l’occasion du travail de Gilliatt sur la Durande ( le navire-vapeur de mess Lethierry), il ne nous épargne nullement tout le vocabulaire technique lié au monde naval. Les descriptions des interventions de Gilliatt me sont restées complètement hermétiques ( et c’est là que j’ai fini par sauter des lignes). 
Il nous régale également de deux pages entièrement consacrées à énumérer les différents types de vents soufflant sur tout le globe ( je vous en retoucherai un mot plus loin). De nombreux termes sont aussi obscurs car renvoyant à des objets qui ne sont plus courants de nos jours, d’autres se rattachent au milieu naturel de l’île de Guernesey ( et c’est là que je réalise que la lecture préalable de L’archipel de la Manche m’aurait été finalement très utile ).

J’ai donc découvert un auteur extrêmement précis et rigoureux ( à l’excès même) et on comprend aisément pourquoi il lui a fallu 8 ans de préparation. J’imagine tout le travail de documentation et de recherche qu’il lui a fallu. Je reste admirative devant autant de minutie et de souci de l’exactitude. C’est donc tout ce côté du roman qui m’a rendu ma lecture pénible par moment. J’ai souffert mais ça en valait amplement la peine :

J’ai dit que j’étais admirative du travail de recherche effectué par Victor Hugo mais que dire alors de son travail de construction du récit à l’instar d’une tragédie théâtrale ( on trouve d'ailleurs de nombreuses références à Shakespeare) ! Prodigieux, grandiose, incroyable, je suis ébahie ! Tout est scrupuleusement pensé, réfléchi : l’agencement des chapitres, la progression de l’intrigue, la présentation des personnages et des décors. Et Hugo annonce les événements de façon tellement subtile ! Les personnages sont fouillés et on sent bien que Victor Hugo met un peu de lui dans chacun d’eux. Par exemple, la détresse de mess Lethierry à l’annonce du naufrage est directement inspirée par le chagrin d’Hugo lié à la perte de sa fille et à son exil forcé. Sa propre expérience lui confère une puissance d’évocation capable de nous livrer des pages émouvantes et touchantes sans pathos aucun. Car Victor Hugo a l’art et la manière de s’exprimer, tout en poésie et en harmonie.

Et on le remarque d’autant plus à la lecture des descriptions envoûtantes des paysages anglo-normands et surtout de la mer, de l’écueil des Douvres, de la tempête et des forces naturelles déchaînées. Le sublime épisode de la tempête que Gilliatt doit affronter illustre parfaitement ce fait. Victor Hugo l’a construit à l’image d’une bataille. L’écueil des Douvres représente alors le château assiégé, Gilliatt en est le chevalier chargé de le défendre face aux forces adverses en présence que l’auteur nous énumère comme un passage en revue des troupes : les fameuses deux pages consacrées aux vents.

« Aucun flamboiement électrique n’accompagna le coup. Ce fut comme un tonnerre noir. Le silence se refit. Il y eut une sorte d’intervalle comme lorsqu’on prend position. Puis, apparurent, l’un après l’autre et lentement, de grands éclairs informes. Ces éclairs étaient muets. Pas de grondement. A chaque éclair tout s’illuminait. Le mur de nuages était maintenant un autre. Il y avait des voûtes et des arches. On y distinguait des silhouettes. Des têtes monstrueuses s’ébauchaient ; des cous semblaient se tendre ; des éléphants portant leurs tours, entrevus, s’évanouissaient. Une colonne de brume, droite, ronde et noire, surmontée d’une vapeur blanche, simulait la cheminée d’un steamer colossal englouti, chauffant sous la vague et fumant. Des nappes de nuées ondulaient. On croyait voir des plis de drapeaux. Au centre, sous des épaisseurs vermeilles, s’enfonçait, immobile, un noyau de brouillard dense, inerte, impénétrable aux étincelles électriques, sorte de fœtus hideux dans le ventre de la tempête. »

Cet épisode est central dans le récit et ses interprétations nombreuses. Il est à la fois la démonstration de la supériorité de l’intelligence humaine sur la nature que l’homme parvient à dominer et le symbole du second empire né du naufrage ( de la Durande) que fut le coup d’état de Napoléon III sonnant ainsi le glas de la deuxième république. Une deuxième république représentée par la période de service de la Durande et donc de prospérité de mess Lethierry.

Métaphore politique mais aussi socio-économique. La Durande est le symbole de la révolution industrielle difficilement vécue par la population. Le progrès technique et la nouveauté effraient et les réactions des guernesiais à la mise en circulation de cette étrange navire à vapeur en est emblématique. Il est d’ailleurs surnommé le Devil-Boat. Les locaux verront alors leurs croyances funestes se réaliser lorsque le naufrage surviendra.

Ode à la nature, ode au progrès technique, ode à l’intelligence humaine, mais aussi ode au travail. Le XIXème siècle est aussi celui des travailleurs ( en 1864 est fondée la Première Internationale) dont Gilliatt est ici le représentant. Il est le travailleur dans toute sa dextérité, son endurance, son ingéniosité. Lors de son exil sur l’écueil des Douvres , il travaille sans relâche à la libération de la machine de son cercueil d’acier, sans jamais perdre espoir, sans ressentir la fatigue. Il est le Hercule de la mythologie gréco-romaine par opposition aux oisifs, souvent les nobles et les clercs, que la Révolution a renversés. Le travail est devenu une valeur respectée et glorifiée.

Ce roman est clairement celui de Gilliatt, héros romantique par excellence, doté de toutes les qualités, abnégation, sens du sacrifice et du devoir accompli, honnêteté, intégrité. Il écrase de sa stature les autres personnages qui semblent tous bien mesquins à côté de lui. Il est de ses personnages qui marquent une vie de lecteur. Jamais je n’ai autant admiré un personnage. J’en veux beaucoup à Victor Hugo de l’avoir autant éprouvé. Son histoire relie toutes les autres, il est celui qui donne un sens à tout, celui de qui jaillit la lumière, il est le sauveur.

Les Travailleurs de la mer est un immense roman, qui m’a donné du fil à retordre certes mais je ne le regrette nullement. Roman d’aventure mais aussi roman d’amour, il est une lecture exigeante mais bouleversante. J'ai parfois souffert à l'image de Gilliatt dans la tourmente. Je comprends à présent ce qui fait la réputation de Victor Hugo. Je remercie infiniment Claudialucia pour cette lecture commune qui aura été pour moi l’occasion de me réconcilier avec cet immense auteur vers lequel je retournerai assurément.


« Les Douvres au-dessus de sa tête étaient éclairées ainsi que par la réverbération d’une grande braise blanche. Il y avait sur toute la façade noire de l’écueil comme le reflet d’un feu.
D’où venait ce feu ?
De l’eau.
La mer était extraordinaire.
Il semblait que l’eau fût incendiée. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, dans l’écueil et hors de l’écueil, toute la mer flamboyait. Ce flamboiement n’était pas rouge ; il n’avait rien de la grande flamme vivante des cratères et des fournaises. Aucun pétillement, aucune ardeur, aucune pourpre, aucun bruit. Des traînées bleuâtres imitaient sur la vague des plis de suaire. Une large lueur blême frissonnait sur l’eau. Ce n’était pas l’incendie ; c’en était le spectre.
C’était quelque chose comme l’embrasement livide d’un dedans de sépulcre par une flamme de rêve.
Qu’on se figure des ténèbres allumées.
La nuit, la vaste nuit trouble et diffuse, semblait être le combustible de ce feu glacé. C’était on ne sait quelle clarté faite d’aveuglement. L’ombre entrait comme élément dans cette lumière fantôme.
[…]
A cette lumière, les choses perdent leur réalité. Une pénétration spectrale les fait comme transparentes. Les roches ne sont plus que des linéaments. Les câbles des ancres paraissent des barres de fer chauffées à blanc. Les filets des pêcheurs semblent sous l’eau du feu tricoté. Une moitié de l’aviron est d’ébène, l’autre moitié, sous la lame, est d’argent. En retombant de la rame dans le flot, les gouttes d’eau étoilent la mer. Toute barque traîne derrière elle une comète. Les matelots mouillés et lumineux semblent des hommes qui brûlent. On plonge sa main dans le flot, on la retire gantée de flamme ; cette flamme est morte, on ne la sent point. Votre bras est un tison allumé. Vous voyez les formes qui sont dans la mer rouler sous les vagues à vau-le-feu. L’écume étincelle. Les poissons sont des langues de feu et des tronçons d’éclair serpentant dans une profondeur pâle. »

La neuvième vague - Ivan Aïvazovski (1850)




Les avis de : Claudialucia, Nathalie et Miriam.








jeudi 21 août 2014

Mon Combat Tome 2 : Un homme amoureux - Karl Ove Knausgaard



L’auteur et son projet :


Après avoir connu le succès avec ses deux premiers romans ( non édités en français), Karl Ove Knausgaard, auteur norvégien, entreprend l’écriture d’un cycle autobiographique en 6 tomes. Le cycle paraît en Norvège et en Suède dans son intégralité de 2009 à 2011 sous le titre étonnant et très controversé : Mon Combat. Controversé au point que son éditeur allemand refusera de le publier sous ce titre. Malgré ça, le succès est immédiat, les compliments, les prix aussi bien que les critiques fusent. Parmi ces dernières, ce sont surtout celles de la famille qui ont le plus d’écho. Voilà Karl Ove qualifié de Judas. Avec la même mésaventure qu’a connu Edouard Louis au sujet de son livre, on est en droit de se demander si l’écriture autorise tout et si la littérature est un art qui se doit d’exclure la sphère privée.

Autre polémique : le titre. Pourquoi donc Mon Combat et cette référence à Hitler ? Lorsque le magazine New-Yorker lui demande d’expliquer le choix de son titre, Karl Ove reste évasif et si le lecteur espère obtenir la réponse après lecture des 6 tomes, il en sera de sa déception.
Après plusieurs idées de titre, c’est au cours d’une conversation avec son meilleur ami Geir ( qu’on retrouve dans le livre) que « Mon Combat » surgit. Malgré quelques hésitations, Geir lui affirme qu’il a trouvé son titre. Karl Ove ne désapprouve pas. Provocation délibérée pour susciter la curiosité et l’intérêt ? L’auteur s’en défend en prétendant qu’il n’espérait même pas avoir de succès commercial. Au contraire, pour lui, ce titre était une façon de repousser le lecteur, de ne pas en faire une accroche esthétique conçue pour plaire. Au moins, avec un titre comme celui-ci, le lecteur ne saurait à quoi s’attendre.

Et pour cause, nulle trace d’antisémitisme ni même de vues politiques quelconques dans cette œuvre qui pourrait relever d’une éventuelle ressemblance avec l’ouvrage du dictateur nazi.
Le 6ème et dernier tome inclut pourtant un essai consacré à Mein Kampf et aux premières années d’Hitler que Karl Ove n’a décidé d’écrire qu’une fois déterminé le titre de son cycle.
Il y tente d’humaniser Hitler et jette le doute sur l’idée que le chef nazi avait déjà très tôt le mal en lui. Selon lui, le danger est de croire qu’Hitler était une exception et que jamais personne ne pourrait l’égaler.
Malgré cette curiosité, l’œuvre de Karl Ove est purement autobiographique. Sa genèse est due à un événement marquant pour l’auteur : la perte de son père. Ecrire et en parler était devenu une nécessité. Ce sera d’ailleurs le thème du premier tome.




Un homme amoureux, le tome 2 de Mon Combat, mon avis :


Je vous laisse deviner quel mot m’a échappé des lèvres lorsque, en tournant la première page d’Un homme amoureux, je me suis aperçue qu’il s’agissait d’un tome 2 … Mais heureusement, il se lit très bien sans le tome 1.
Alors que le premier volet était donc consacré à la mort du père de Karl Ove et à son deuil, le deuxième tome, lui, s’attache à ses amours, sa vie de famille et son travail d’écrivain.



Le récit offre le regard d’un homme qui se sent prisonnier d’un quotidien qui l’étouffe, d’un homme tiraillé entre son souci de bien faire, de respecter les exigences sociales bien qu’il ait le conformisme en horreur et son envie d’écrire. L’écriture est, pour lui, au même titre que boire, manger et respirer, un besoin vital, un besoin que les obligations de la vie quotidienne viennent contrecarrer. Une vie quotidienne subie plus que vécue d’où ne ressortent que l’ennui, la frustration et l’insatisfaction :

« La vie quotidienne, avec son lot de devoirs et d’habitudes, je l’endurais. Mais elle ne me réjouissais pas, je n’y voyais aucun intérêt et elle ne me rendait pas heureux. Ce n’était pas le manque d’envie de laver par terre ou de changer les couches mais quelque chose de plus profond que j’avais toujours ressenti : l’impossibilité d’y voir une quelconque valeur doublée d’une profonde aspiration à autre chose. Si bien que la vie que je menais n’était pas la mienne. J’essayais de la faire mienne, c’était mon combat, je le voulais vraiment, mais en vain, car mon envie d’autre chose vidait tout ce que je faisais de son contenu. »

De longs passages sont consacrés à son introspection, à la recherche des raisons qui pourraient expliquer son incapacité à trouver l’épanouissement . Il explore plusieurs pistes : nostalgie d’un temps révolu, responsabilité d’une époque dont les valeurs se perdent. C’est l’occasion de quelques mots loin des propos consensuels qu’on entend partout sur le sentiment d’émasculation des hommes dans une société de plus en plus féminisée :

« Je n’ai pas été assez prévoyant et j’ai dû suivre les règles du jeu en vigueur. Et dans le milieu socio-culturel auquel nous appartenions, ça signifiait qu’on assumait tous les deux le même rôle, celui autrefois attribué aux femmes. J’étais lié à lui comme Ulysse à son mât : je pouvais certes m’en délivrer mais pas sans perdre tout ce que j’avais. Et je déambulais, moderne et féminisé, dans les rues de Stockholm, alors qu’en moi bouillait l’homme du dix-neuvième siècle. »

Auteur emblématique du nihilisme, ce n’est pas pour rien si, au cours du récit, on retrouve Karl Ove en pleine lecture de Dostoïevski ou si le nom de l’auteur revient à plusieurs reprises.
Dans une existence qui lui semble vide de sens et dans laquelle toute relation sociale semble forcée et artificielle, Karl Ove voit le conformisme comme seul moyen de faire vivre ensemble des personnes qui n’y aspirent pas par nature.

« Et pourquoi crois-tu que la normalité soit si enviable, si ce n’est pour cette raison ? C’est le seul terrain sur lequel on est sûr de pouvoir se rencontrer. Mais même là, on ne se rencontre pas forcément. »

De là, sa tendance à se plier aux normes sociales tout en les rejetant et les critiquant et tout en cherchant désespérément un bonheur qu’il croit interdit ou impossible à atteindre. Karl Ove est un homme à fleur de peau en manque d’estime de soi et qui cherche à se rassurer au point qu’il en devient contradictoire entre ce qu’il pense et ce qu’il fait. Il est par exemple très soucieux de l’image qu’il renvoie dans les médias tout en essayant de s’en distancier et de ne pas y accorder d’importance. Ses relations avec les journalistes et sa façon de gérer ses obligations d’écrivain sont révélatrices de cet état.

" It immerses you totally.
You live his life with him. . . .
" Zadie Smith,
The New York Review of Books
Karl Ove va très loin dans l’introspection et la réflexion. Son souci de la justesse et de la précision s’exprime jusque dans les moindres détails, le moindre geste même le plus banal comme se servir un café, le moindre regard, la moindre pensée sont retranscrits. Certains pourront trouver le tout lourd et ennuyeux. Moi j’ai trouvé ça incroyable. Etre complètement immergée dans la vie de Karl Ove, l’accompagner de si près. Bien que je n’ai pas toujours été d’accord avec certaines de ses idées que j’ai jugées trop rétrogrades, je me suis sentie très proche de cet homme touchant dans son honnêteté. Pour un homme qui semble avoir autant de mal à se confier, il aura trouvé dans l’écriture de ce cycle un moyen de se livrer complètement, à nu, au regard des autres. C’est troublant au point qu’une fois le livre achevé, on a l’impression de se séparer d’un ami de longue date.

Certains événements de la vie de Karl Ove l’ont beaucoup marqué, il en ressort des scènes « coup de poing » exprimant de manière poignante la souffrance lorsque Linda le rejette la première fois, ou encore l’impuissance lorsqu’elle accouche ( passage magnifique) où l’on ressent bien le besoin de l’auteur de créer un effet libérateur et cathartique. Sa façon de parler de sa relation avec Linda, le passage d’un état passionnel destructeur au mépris le plus profond est brillamment décrit.

Le style est celui d’un écrivain qui ne cherche pas à faire beau. Il ne veut rien d’artificiel. Karl Ove écrit sans fioriture, pour lui la littérature se sublime dans la liberté de ton, dans l’écriture spontanée et s’inscrit surtout dans la réalité. Karl Ove ne veut rien inventer :

« Je ne pouvais pas écrire de cette façon, ce n’était pas possible, à chaque phrase je me disais : tu ne fais qu’inventer. Ça n’a aucune valeur. Ce qui est inventé n’a aucune valeur[…] La seule forme qui eût encore de la valeur à mes yeux, qui eût du sens, c’était les journaux personnels et les essais, autrement dit ce qui dans la littérature ne produisait pas des histoires, ne racontait rien et se contentait d’être une voix, la voix de la personnalité propre, une vie, un visage, un regard que l’on peut croiser. Qu’est-ce qu’une œuvre d’art sinon le regard d’un autre être humain ? […]
Arrivé là, j’étais au pied du mur. Si la fiction était sans valeur alors le monde l’était aussi car c’était au travers de la fiction qu’on le voyait aujourd’hui. »

Ce qui ne l’empêche pas de construire son récit de manière cyclique baladant son lecteur dans son passé et ses souvenirs. Mais le texte est fait d’un seul bloc, sans chapitres, dans un seul souffle. Ce texte, c’est la vie dans toute sa complexité, des sentiments qu’on ne contrôle et ne s’explique pas, des événements subis, des réflexions, interrogations existentielles.

J’aurais encore tant à dire tellement ce livre est dense, profond, intense. Je ne crois pas exagérer en affirmant qu’il doit être un des plus beaux écrits qui existent sur notre époque. Je lirai assurément le tome 1 et les autres qui, j’espère, ne tarderont pas trop à être publiés.

Un très grand merci à Dana et aux éditions Denoël pour cette merveilleuse découverte.

Un homme amoureux - Karl Ove Knausgaard
Traduction: Marie-Pierre Fiquet
Editions Denoël
784 pages
26,90 euros
Parution : 04 sept. 2014





1ère pépite du non-challenge chez Galéa






mercredi 16 mai 2012

Atala-René-Le dernier Abencerage - Chateaubriand



Ce recueil de Chateaubriand  comporte 3 nouvelles : Atala, René et Le dernier Abencerage. Et si ces trois nouvelles-là sont regroupées en un même livre, ce n’est pas un hasard mais tout simplement parce qu’elles illustrent toutes un même thème : celui de la victoire de la religion sur la passion.
Pourquoi ai-je voulu lire ce recueil ? Non pas à cause du thème en question (que j’ignorais alors), mais parce que j’en avais lu une critique élogieuse sur Partage Lecture, que je voulais lire au moins une fois Chateaubriand et surtout parce que je voulais connaître l’histoire d’Atala dont mon peintre préféré Girodet s’était inspiré pour sa magnifique toile intitulée Atala au tombeau.
A présent, je ne regarde plus ce tableau de la même façon, je comprends ce qui a fasciné Girodet dans cette œuvre littéraire et je vais tenter de vous l’expliquer à mon tour :

Atala :


René est un européen qui a fuit son continent d’origine pour se faire adopter par une tribu indienne du nouveau continent. Son père adoptif Chactas lui raconte sa jeunesse et en particulier l’épisode de sa vie qui l’a marqué le plus. C’est ainsi que Chactas nous raconte son histoire d’amour avec Atala, une jeune indienne, amour qu’il perdra dans des circonstances tragiques qui ne sont pas sans rappeler Roméo et Juliette.

Le récit est présenté sous la forme classique : prologue-récit-épilogue. Tout le récit est en fait la partie où Chactas raconte son histoire à René.
Les descriptions sont absolument magnifiques. On se retrouve dans un décor paradisiaque à la végétation luxuriante avec énormément de verdure, de couleurs, d’animaux.
Les voyages de Chateaubriand l’ont inspiré pour ce récit même s’il n’est jamais allé en Louisiane. Il transpose ce qu’il a vu ailleurs au cadre de son récit. En revanche, les descriptions des chutes du Niagara sont basées sur du vécu et sont véritablement superbes. La force et le réalisme de ces descriptions ont suscité l’engouement des lecteurs de Chateaubriand à l’époque. La nature est donc omniprésente et s’adapte aux sentiments des deux héros : Chactas et Atala, luxuriante et accueillante lorsqu’ils sont heureux au tout début puis hostile lorsqu’Atala se renferme sur elle-même à cause de son secret, jusqu’à la tempête où la nature se déchaîne en même temps que les passions des deux jeunes gens.

Cette nouvelle est en fait une apologie de la religion chrétienne ( les autres nouvelles aussi). L’histoire d’amour entre Chactas et Atala tourne au drame à cause de la religion mais cette dernière se révèle finalement salvatrice des tourments causés par l’amour et la mort : les deux amants de retrouveront dans leur vie éternelle.
Le discours du père Aubry pour réconforter Atala est absolument magnifique et plein de sens. Il condamne les passions humaines et la facilité des hommes à panser leurs blessures et à aller de l’avant, mourir est une loi de la vie, il ne faut pas regretter ce qu’on laisse ici-bas car là-haut, près de Dieu, la place y est bien meilleure. Seul l’amour de Dieu est constant et sans faille contrairement aux amours terrestres.
Chateaubriand utilise à plusieurs reprises le terme « désert » pour qualifier son décor d’Amérique en référence peut-être au désert de l’ermite, le père Aubry est en effet un ermite qui vit dans sa grotte, médite sur sa montagne. Mais peut-être aussi parce que c’est sur cette terre d’Amérique qu’on atteint à la sagesse.
Avec ces paroles sages transmises par le père Aubry, la tempête qui déchaînait la nature se calme peu à peu.
Le texte est magnifique, la dimension spirituelle très forte touche forcément celui qui est croyant. Celui qui ne l’est pas ne peut rester indifférent aux idées philosophiques avancées dans ce récit.
Lors de l’épilogue, le narrateur cherche à retrouver Chactas, René et le père Aubry.
C’est de cette façon qu’est introduite la deuxième nouvelle du recueil.


René :


On revient à l’histoire de René, adopté par Chactas. Le récit nous apprend comment René est arrivé aux Amériques et pourquoi il a choisi de vivre avec les indiens.
René raconte son récit à Chactas et au père Saouël, missionnaire en charge de la tribu.
René nous raconte sa lutte contre la solitude, il aurait voulu des amis ou trouver l’amour, une compagne pour remplir le vide de son existence. Ce qui donne lieu à des considérations sur l’éphémérité et l’inconstance de l’amitié. Mais René est tellement déçu par la nature humaine qu’il se renferme sur lui-même et provoque sa propre solitude qui le fait tant souffrir.
Son projet de suicide provoque le retour de sa sœur Amélie mais elle se retire dans un monastère : « Si je m’arrache à vous dans le temps, c’est pour n’être pas séparée de vous dans l’éternité »
On retrouve, mais sous une autre forme, le même thème que dans Atala : la religion sépare deux êtres qui s’aiment. On apprend ensuite le secret d’Amélie : elle était apparemment éprise de son frère d’où sa décision d’entrer en religion, pour se repentir d’un sentiment coupable.
Tout comme la grotte du père Aubry dans Atala, le couvent d’Amélie représente la demeure de la religion et de Dieu et donc des abris contre la tempête soit contre les passions du monde.
Une fois que René a terminé son récit, le père Saouël fait son discours où il pointe le mauvais comportement de René et nous dispense sa morale : ne pas se laisser tourmenter par la laideur du monde, de pas rejeter les autres parce qu’ on se sent plus éveillé qu’eux, il faut se contenter de sa petite vie. On retrouve en effet la morale propre à Voltaire dans Candide : « Il faut cultiver notre jardin ».
J’ai été énormément touchée par ce récit. Je me suis beaucoup retrouvée dans René et dans sa vision de voir le monde qui l’entoure. Le discours du père Saouël a été pour moi une grosse claque car il ne fait pas dans les sentiments, le discours est très fort voire violent. Toujours est-il qu’il m’a beaucoup marquée.


Le dernier Abencerage :


On quitte l’Amérique et nos personnages des deux précédents récits pour se plonger au cœur de l’Espagne. On retrouve à nouveau le thème commun aux trois récits : l’amour impossible, la lutte de l’amour terrestre contre la religion.
Cette fois, nous avons Blanca une jeune noble chrétienne descendante de la famille du Cid qui aime Aben-Hamet musulman descendant d’une grande famille musulmane (les Abencerage) ayant combattu les chrétiens lors de la Reconquista et qui fut chassée de Grenade.
Ce récit est très chevaleresque : retour au Moyen-Age propre au romantisme avec le duel, l’adoubement etc… On sent aussi l’influence des classiques avec Le Cid.
J’ai trouvé cette histoire vraiment très triste. Encore une fois, la religion sépare deux amoureux qui chacun refuse d’abjurer sa foi et d’embrasser celle de l’autre. Ici, pas de discours d’un quelconque homme de religion pour apaiser et adoucir les tourments des deux tourtereaux. Il n’y a pas non plus d’espoir, comme dans Atala et René, de possibles retrouvailles dans la vie éternelle. Je crois que c’est pour cette raison que ce récit m’a laissée beaucoup plus mélancolique que les autres.


Pour conclure, j’ai adoré ce recueil de trois nouvelles qui m’a énormément touchée par sa beauté et sa morale. Le style de Chateaubriand est très agréable. J’avais très peur que cela ressemble à Voltaire et son Candide que j’avais trouvé affreusement « nunuche » mais non. J’ai donc été agréablement surprise.
Je remercie Findus de Partage Lecture pour m’avoir encouragée à lire cette très belle œuvre.

Atala au tombeau ou Les funérailles d'Atala - Girodet (1808)