jeudi 29 janvier 2015

Azadi - Saïdeh Pakravan





L’Iran est un pays qui me fascine et me laisse perplexe à la fois. Il me fascine principalement pour la richesse et la grandeur de son Histoire et pour d’autres raisons liées à cet attrait que je ressens pour les cultures moyen-orientales. Et il me laisse perplexe, enfin plutôt me laissait perplexe, quant à sa situation politique et sociale actuelle. Jusqu’à maintenant, j’avais l’impression d’entendre deux sons de cloche diamétralement opposés. L’un surtout véhiculé par la littérature me laissait entendre que le régime politique iranien était une effroyable théocratie réglementant de façon draconienne la vie quotidienne des iraniens, un régime oppressif et répressif digne des plus célèbres romans dystopiques. L’autre, à travers des documentaires et émissions de voyage comme le célèbre « J’irai dormir chez vous », me renvoyait une image plus adoucie d’un peuple iranien finalement assez libre et dont le souci primordial était, comme tout le monde sur cette Terre, de subvenir à ses besoins élémentaires : se loger, se nourrir, fonder une famille etc… Je ne sais pas pourquoi je voulais absolument que quelqu’un me dise quelle conception était la bonne sans me rendre compte que j’avais eu là les deux versants d’une vision trop manichéenne de la question. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Et l’Iran n’échappe pas à la règle. C’est en lisant le roman de Saïdeh Pakravan que j’ai enfin pris conscience de ce fait et que j’ai réalisé que cette ambiguïté que je ressentais était en fait tout à fait normale car voulue par le système iranien au point que les iraniens eux-mêmes vivent dans un flou perpétuel quant aux limites de leurs libertés et à ce qu’ils ont le droit de faire ou non. 


La Tour Azadi - Téhéran



Raha est une jeune étudiante issue des quartiers huppés de Téhéran. Comme une grande partie de la jeunesse iranienne, elle n’a connu son pays que sous le régime islamique là où les personnes plus âgées gardent un souvenir nostalgique des années passées sous le régime du shah. Lorsque les élections de 2009 se profilent avec l’espoir naissant que les choses changeront, l’attente est grande et beaucoup souhaitent la fin du « règne » d’Ahmadinejad. Mais lorsque les résultats sont annoncés, c’est la stupeur puis la colère. Les jeunes de Téhéran ne comptent pas en rester là, persuadés que les élections ont été truquées, ils descendent dans la rue et se retrouvent tous sur la place de la tour Azadi ( « Liberté ») afin de manifester leur révolte. Mais les forces de police interviennent et la répression commence. Après avoir été blessée une première fois, Raha persiste dans son engagement mais finit par se faire arrêter. En prison, le cauchemar commence. Libérée grâce à un contact dans la police, elle rentre chez elle brisée et meurtrie. Mais Raha est une jeune femme à la personnalité forte et, pour se reconstruire, décide de traîner ses bourreaux en justice. L’Etat iranien acceptera-t-il de reconnaître les sévices auxquels il soumet ses prisonniers ?

La grande force de ce roman de Saïdeh Pakravan est que, bien qu’elle ait choisi une jeune femme pour personnage central, elle donne la parole à de nombreux personnages annexes apportant ainsi une multiplicité de points de vue, de mentalités, de conceptions, de sensibilités. On n’a donc pas seulement une vision de l’Iran mais plusieurs, parfois contraires, d’autres plus nuancées et c’est ce qui m’a aidée à avoir une image plus claire de ce pays et de ce qu’en pensent ses habitants.
Raha est emblématique de la jeunesse iranienne mais surtout celle issue de milieux favorisés, fortement influencée par le monde extérieur et principalement par les pays occidentaux. Cette jeunesse rêve à un Iran s’inspirant des principes de liberté sur lesquels se fonde l’Occident, aspire à un Iran « civilisé » libéré de l’emprise religieuse qu’il connaît depuis la Révolution. C’est une jeunesse très soucieuse et honteuse de l’image négative renvoyée par l’Iran au monde.

Autour de Raha gravitent d’autres personnages dont son oncle et son amie émigrée aux Etats-Unis et en visite au pays qui, eux, par leur objectivité et leur connaissance du monde apportent un regard plus nuancé, tantôt nostalgique de ce que fut l’Iran sous le Shah et très critique envers le peuple iranien, tantôt fasciné et envoûté par ce pays aux multiples facettes au sein duquel gronde une force et une énergie positives qui ne demandent qu’à émerger.


 Et il y a aussi Hossein issu de la province à Téhéran pour travailler au sein des forces de police. Il a la charge de son frère, handicapé après avoir participé à la guerre Iran-Irak et qui s’est réfugié dans une pratique rigoureuse et stricte de la religion. Hossein fait partie de cette catégorie d’iraniens pas forcément favorables au régime mais plutôt manipulés par ce dernier, convaincus que les occidentaux complotent au quotidien pour abattre l’Iran. Pourtant Hossein est loin d’être un fanatique obscurantiste, c’est un garçon lucide et profondément humain qui ne cherche que le bien pour son pays et les siens.

Grâce à ces voix multiples que fait alterner Saïdeh Pakravan, j’ai pu appréhender toute l’ambiguïté et la perversité du système iranien, un système qui veut régenter la vie du peuple mais de façon très sournoise. Ainsi il laisse un semblant de liberté aux iraniens, ils peuvent faire ce qu’ils veulent mais gare à eux s’ils se font prendre. Parfois, ils sont arrêtés pour avoir enfreint des lois dont ils ignoraient complètement l’existence. Toutefois, quand un projet de loi est éventé et que cette loi est complètement farfelue, le peuple parvient à faire pression. J’ai en tête cet exemple lorsque Ahmadinejad a voulu légiférer sur l’utilisation des trottoirs, un côté aurait été réservé aux hommes, celui d’en face aux femmes. Face à la levée de boucliers, il a dû abandonner cette idée. Mais ce qui fait que ce régime perdure malgré les contestations, c’est qu’il est parvenu à diviser le peuple. Les manifestations de 2009 n’ont par exemple concerné que Téhéran et n’ont pas été suivies en Province. La peur des répressions a aussi convaincu certains de rester chez eux. Combien de fois la famille de Raha a-t-elle tenté de la dissuader de se rendre aux manifestations ?

Azadi est donc le récit du combat d’un peuple mais aussi celui d’une femme décidée à faire valoir ses droits, à faire condamner les sous-fifres de ce système oppressif et par là-même à affronter la douleur, la médiatisation, les jugements, les amis qui lui tournent le dos, les menaces, les insultes, le harcèlement, les questions odieuses des juges. A cette occasion on a encore l’illustration de cette division au sein du peuple entre ceux qui soutiennent Raha et la perçoivent comme une héroïne qui ose défier l’Etat et ceux pour qui elle est une ennemie de l’intérieur travaillant au fameux complot américano-sioniste.

Pourtant ce roman me laisse quelques interrogations. La première concerne la nature des populations ayant participé aux manifestations. L’auteur prend le soin au détour d’une phrase de nous préciser que ce mouvement de contestation touchait toutes les catégories sociales et n’était pas seulement le fait des plus favorisés. Pourtant lorsqu’elle évoque les participants, ce sont toujours des étudiants issus des classes privilégiées, des enseignants, des médecins etc… D’ailleurs, Saïdeh Pakravan n’a-t-elle pas choisi ses personnages contestataires au sein même de ces milieux aisés ? N’a-t-elle pas choisi un jeune homme d’origine très modeste pour incarner le représentant du système ? J’aurais aimé avoir aussi le point de vue d’un de ces habitants des quartiers sud ( pauvres) de Téhéran souvent qualifiés de « racailles » et savoir ce qu’il en est réellement. Y a-t-il vraiment une division nette entre milieux modestes partisans du régime d’un côté et riches occidentalisés de l’autre ? Pourtant les cadres du régime proviennent de ces mêmes classes riches usant de leur position pour se sortir d’affaire et transgresser allègrement ces lois qu’ils sont censés faire appliquer.

Autre point sur lequel je voulais revenir, celui de la religion. Bien entendu c’est la religion qui réglemente la vie quotidienne des iraniens. Saïdeh Pakravan nous donne à de nombreuses reprises des exemples de cette domination sur une population vivant sous l’ombre perpétuelle des Gardiens de la Révolution islamique. Tantôt en uniforme, tantôt en civil, ils rappellent à l’ordre tout manquement aux « bonnes mœurs » : comportement, tenue vestimentaire etc… Mais la question religieuse est encore une fois l’occasion de voir à quel point le peuple iranien ne manque pas de ressources. Saïdeh Pakravan évoque dans son roman la fête de l’eyd que j’avais d’abord confondue avec l’Aïd-el-Kebir. Et j’ai été surprise d’apprendre que cette fête est d’origine païenne et que l’ayatollah Khomeini avait en son temps tenté de l’interdire mais la farouche opposition du peuple l’a contraint à renoncer. Cette fête traditionnelle a encore cours de nos jours et est restée très populaire. Concernant la foi, là encore la diversité règne au sein du peuple iranien. Raha est le parfait exemple de la jeune femme athée et Saïdeh Pakravan montre bien que nombreux sont ceux à faire semblant d’avoir une pratique religieuse rigoureuse. 

Magnifique panorama de la situation politico-sociale de l’Iran d’aujourd’hui, Azadi est un roman qui permet de mieux comprendre ce pays tant décrié et dresse à travers la figure d’une femme forte destinée à éveiller et maintenir l’espoir dans le cœur d’un peuple le portrait d’un pays très complexe. Un très grand roman que je conseille fortement !


C'est ça l'Iran, dit Djamchid. Un tissu de contradictions.


Un grand merci à Babelio et aux éditions Belfond.


samedi 20 décembre 2014

Le Colloque des Bonobos - Frédéric Lepage


Si la grue était douée de raison,
Elle diviserait les vivants
Entre les grues et tous les autres,
Indistinctement unis dans un seul bloc.
Platon
Le Politique


En son temps, Darwin choquait en montrant que l’être humain et les singes provenaient d’un ancêtre commun.
Malgré ça, l’homme n’a eu de cesse de justifier sa prétendue supériorité sur les autres espèces en se basant sur toutes sortes d’arguments, aussi bien religieux que scientifiques.
Profitant de cette supériorité, l’homme a plié la nature à sa volonté. Il ne s’y adapte plus mais la fait s’adapter à lui, peu soucieux des autres espèces qu’il met alors en danger.
Depuis les progrès de la science ont montré que les chimpanzés et les êtres humains partagent l’essentiel de leur patrimoine génétique jusqu’à plus de 98% d’ADN en commun.
«L'écart génétique entre l'homme et le chimpanzé est bien moins grand que celui qui sépare les deux espèces d'orang-outan», note le généticien de l'évolution Pierre Darlu (Inserm).
Comment continuer alors à affirmer haut et fort que l’homme est le seul être vivant digne de figurer tout au sommet de l’arbre des espèces ? Qu’est-ce qui le différencie des autres ?

Dans son livre, Frédéric Lepage imagine un colloque au cours duquel les chimpanzés sont invités à réfléchir à cette question et à décider si oui ou non ils acceptent d’être considérés comme les égaux des êtres humains.
A travers différents personnages, Frédéric Lepage, auteur et producteur de films documentaires, laisse s’exprimer les pour et les contre reprenant des résultats et conclusions de recherches scientifiques validées par Sandrine Prat paléoanthropologue chargée de recherche au CNRS.

Villeurbanne est un chimpanzé bonobo, cobaye de laboratoire qu’on a laissé sortir afin de représenter ses congénères à la conférence. Il est farouchement contre l’égalité avec l’homme convaincu qu’il est de son importance et de son indispensable rôle dans les progrès de la science pour laquelle il est prêt à se sacrifier. Il est aussi extrêmement satisfait de ses conditions de vie. Utilisé comme mâle reproducteur, il peut féconder toutes les femelles qu’il souhaite sans avoir à combattre un quelconque mâle dominant. Pour lui, c’est le Paradis !
Congo est un autre bonobo venu tout spécialement du continent africain résolu à voter pour la résolution qui ferait des hommes et des chimpanzés des frères. Il est chargé de rédiger son discours inaugural. C’est l’occasion pour lui de réfléchir à des arguments percutants et irréfutables afin de convaincre l’assemblée de voter dans sa direction.
Bianga est une femelle bonobo issue d’une autre zone géographique. Elle doit accompagner celle qui est chargée de les représenter, l’Imprécatrice. Mais ne partageant pas ses vues, elle s’arrange pour la blesser et prendre sa place. Elle aussi, a l’intention de voter pour la résolution. Elle espère que cette égalité garantira la protection de son espèce.

Le colloque est l’occasion d’âpres débats entre nos personnages. Les arguments toujours avancés par les hommes pour proclamer leur supériorité sont passés en revue et réfutés : l’utilisation et la fabrication d’outils ? Les bonobos aussi en ont fait preuve ! Le langage ? Une des leurs a appris la langue des signes et est parvenue à communiquer ainsi ! La station debout ? Les émotions ? Balayés d’une main. Qu’ont donc les hommes de plus qu’eux à présent ?
L’enjeu est important et les esprits s’échauffent. Tentative de corruption, manipulation, intervention d’un groupe « terroriste » composé d’orangs-outans et de gorilles scandalisés d’être laissés de côté, ce colloque se révèle plein de surprises et est très animé. Alternant passages humoristiques, réflexions scientifiques et philosophiques, Frédéric Lepage livre ici un court mais passionnant récit et invite à la réflexion. On y apprend également beaucoup sur les bonobos et les chimpanzés. Dans la même veine que La Planète des Singes, le fait que les animaux soient les protagonistes principaux sollicite notre empathie ( aussi considérée comme une prérogative humaine ) et permet un changement de point de vue bénéfique et efficace.

Un roman original et intelligent pour remettre un peu l’homme à sa place !

Et un grand merci à mon mari qui parvient toujours à me dénicher des petits trésors chez le bouquiniste.





jeudi 18 décembre 2014

Fleur de Neige - Lisa See



4ème de couverture :

Dans la Chine du XIXème siècle, le destin de deux jeunes filles est lié à tout jamais. Fleur de Lis, fille de paysans, et Fleur de Neige, d’origine aristocratique, sont nées la même année, le même jour, à la même heure. Tous les signes concordent : elles seront laotong, âmes sœurs pour l’éternité.
Les deux fillettes grandissent, mais si leur amour ne cesse de croître, la vie s’acharne à les séparer. Alors que la famille de Fleur de Neige tombe en disgrâce et que la jeune fille contracte le mariage le plus infâmant qui soit, Fleur de Lis, par son union, acquiert reconnaissance et prospérité. L’amitié sacrée des deux femmes survivra-t-elle au fossé que le destin a creusé entre elles ?

Mon avis :

Lorsque Sarah nous a proposé ce titre lors de notre club de lecture et qu’elle nous en a lu le résumé que je vous ai rapporté ci-dessus, je vous avoue que je n’étais que très moyennement enthousiaste. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais je craignais un texte et des personnages larmoyants donnant dans le pathos. Et j’ai finalement été très agréablement surprise. (merci Sarah !)

Fascinante immersion dans la vie quotidienne de la Chine rurale au XIXème siècle, Fleur de Neige est un roman derrière lequel se cache un véritable documentaire sur la condition des femmes chinoises de l’époque et la description d’une société très hiérarchisée qui compte bien des points communs avec d’autres sociétés d’autres contrées.

Le début du roman est assez dur pour le lecteur sensible car Lisa See nous évoque immédiatement la tradition des pieds bandés, coutume qui aura perduré jusqu’au milieu du XXème siècle. Vers l’âge de 7 ans, toutes les petites filles doivent subir un rituel qui relève de la pure mutilation. Le but est d’obtenir les pieds en forme de lis les plus jolis afin de pouvoir contracter le meilleur mariage possible. Ce rituel est un vecteur d’ascension sociale puisque ce critère permet même à une femme d’origine modeste de pouvoir envisager une union avec une famille de statut plus noble. La fillette qui refuse de se soumettre à cette torture volontaire est condamnée socialement à ne pas se marier et, dans le meilleur des cas, à travailler au service des autres sans bénéficier d’aucune protection. Cependant la pratique des pieds bandés est une pratique extrêmement douloureuse et dangereuse puisque une fillette sur 10 n’y survit pas. D’autres peuvent connaître des complications qui les handicapent à vie. Mais de toutes façons, jamais plus une femme aux pieds bandés ne pourra parcourir de longues distances à pied. Mais peu importe puisque dans la société chinoise de l’époque, une femme reste cloîtrée dans ses quartiers, s’occupe de son foyer, des travaux de couture, de ménage, de cuisine.
Les descriptions sont très dures puisque Lisa See nous explique par le détail comment les femmes procédaient au bandage des pieds. J’en étais mal à l’aise au point de ne plus supporter mes chaussettes, j’avais mal aux pieds par procuration !

Ce souci du détail et de la précision de la part de l’auteur se remarque aussi pour tout le reste. Elle se livre à une véritable étude sociologique. Les relations au sein de la famille sont expliquées dans toute leur complexité : le rôle des épouses, des mères, du mari, des concubines, la place des enfants selon leur sexe. Les relations extra familiales apparaissent aussi à travers la coutume des sœurs adoptives qui accompagnent une jeune fille jusqu’à son mariage et celle du laotong qui consiste à unir deux petites filles dont tous les signes concordent, un lien très puissant puisqu’il est censé durer toute la vie. La force de ce lien sera mis à rude épreuve pour Fleur de Lis. Son attachement à son âme sœur Fleur de Neige lui est d’autant plus précieux que Fleur de Lis recherche désespérément à être aimée, elle qui n’a jamais connu aucun geste d’amour ou de tendresse de la part de ses parents. Les mariages étant arrangés, elle n’espère pas d’amour de ce côté là et reporte toutes ses attentes sur sa laotong avec tous les risques qu’un amour unique peut comporter.

Lisa See n’oublie pas non plus le contexte historique puisqu’elle place son intrigue à l’époque de la révolte des Taiping. Elle nous explique aussi tous les bouleversements liés à chaque changement d’empereur et les répercussions que cela peut avoir sur les familles. Des fortunes peuvent être rapidement anéanties. Quand ce ne sont pas les soldats impériaux ou les révoltés qui saccagent et ravagent la population, les fléaux naturels prennent le relais et effectuent aussi leur sinistre besogne ainsi la fièvre tiphoïde qui décime une large partie de la population.
Personne n’est à l’abri, le statut social et la fonction ne protègent de rien. Certains sont même infamants à vie et ce n’est pas sans rappeler la caste des intouchables en Inde.

Il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans ce roman richement documenté ( l'auteur est allée sur place et a recueilli des témoignages ) et dont je ne vous dirai rien. Je ne peux que vous inciter à le lire tant il est magnifique, écrit de façon subtile et douce, un style qui se marie bien avec le propos et le destin des personnages. Ce roman m’a transportée dans le temps et dans l’espace, m’a touchée, horrifiée mais je suis ressortie de ma lecture enchantée et envoûtée. J’ai appris énormément, bref, Fleur de Neige concentre tout ce que j’aime dans un livre.



lundi 8 décembre 2014

Sous le soleil de Satan - Georges Bernanos


« Dieu n’est pas là, Sabiroux ! »

Nietzsche nous annonçait la mort de Dieu. Bernanos nous apprend qu’il s’est effacé au profit du Diable.

« - Prince du monde ; voilà le mot décisif. Il est prince de ce monde, il l’a dans ses mains, il en est roi.
… Nous sommes sous les pieds de Satan, reprend-il après un silence. Vous, moi plus que vous, avec une certitude désespérée. Nous sommes débordés, noyés, recouverts. Il ne prend même pas la peine de nous écarter, chétifs, il fait de nous ses instruments ; il se sert de nous, Sabiroux. »

Alors que rien ne laissait augurer de ses capacités à endosser efficacement la charge de prêtre, l’abbé Donissan semble soudainement touché par la grâce divine et se construit peu à peu une réputation de Saint.

Pourtant, Sous le soleil de Satan est loin d’être le récit d’une ascension mais bien plutôt celui d’une chute, celle de l’abbé Donissan qui, après avoir cru en Dieu, se laissera envahir par le désespoir lié à son impuissance dans la lutte contre le péché, contre Satan.

Le roman se découpe en 3 parties.
La première est consacrée à Mouchette, une jeune fille de 16 ans, très jolie. Mouchette plaît beaucoup aux hommes mais comme de nombreuses femmes, elle cherche surtout un homme capable de l’aimer sincèrement et qui ne verra pas en elle qu’une occasion de se donner du plaisir. Malheureusement, elle ne rencontre que des amants peu sérieux. Sa haine et sa rage vont croissants et la poussent à commettre l’irréparable.
Dans la deuxième partie, nous faisons la connaissance de l’abbé Donissan et du prêtre chargé de son instruction. D’abord peu convaincu par les aptitudes de son protégé, il cherchera par la suite à le mettre en garde et le conseiller afin de faire face à sa nouvelle et sainte destinée. En effet, l’abbé Donissan se révèle être touché par la grâce divine. Emporté par de grands élans mystiques, l’abbé pousse sa ferveur à l’extrême jusqu’à mettre sa santé en péril : jeûnes prolongés et répétés, auto-flagellations, port du cilice et autres mortifications destinées à l’expiation de ses fautes. La rencontre entre l’abbé Donissan et l’Ange Déchu en personne convainc le jeune prêtre dans sa détermination à lutter pour le salut des âmes que Dieu lui a confiées.
Dans la troisième partie, il se rend compte de la supériorité écrasante de son adversaire. Il ne va pas jusqu’à renier Dieu mais comme le fera remarquer un de ses visiteurs :
« Quel dommage […] qu’un tel homme puisse croire au Diable ! »

La sainteté de l’abbé Donissan ne repose finalement sur pas grand-chose. De lui semble irradier une sorte d’aura, il a vu le Diable, il a eu quelques visions mais tous ses efforts pour faire le Bien semblent vains. Il s’épuise même à la tâche.

« Son extérieur est d’un saint, et quelque chose en lui, pourtant, repousse, met sur la défensive… Il lui manque la joie… »

L’abbé Donissan m’a fait l’effet d’un prophète en négatif plutôt que celui d’un saint. Sa rencontre nocturne avec Satan alors qu’il est perdu dans la campagne déserte m’a rappelé Moïse et le Buisson Ardent. La façon dont Bernanos évoque ses mortifications invite au parallèle avec Jésus, à de nombreuses reprises d’ailleurs, il mentionne la croix portée par l’abbé. La tentative de résurrection du jeune garçon s’y rattache également. A la différence que chez l’abbé Donissan, tout bascule du mauvais côté.
Son mysticisme, qui est censé le transcender et lui procurer la force et la joie, ne s’accompagne que de désespoir et d’épuisement.

Bergson, dans son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion, définit ainsi le mysticisme :

« C'est, désormais, pour l'âme, une surabondance de vie. C'est un immense élan. C'est une poussée irrésistible qui la jette dans les plus vastes entreprises. Une exaltation calme de toutes ses facultés fait qu'elle voit grand et, si faible soit-elle, réalise puissamment. Surtout elle voit simple, et cette simplicité, qui frappe aussi bien dans ses paroles et dans sa conduite, la guide à travers des complications qu'elle semble ne pas même apercevoir. Une science innée, ou plutôt une innocence acquise, lui suggère ainsi du premier coup la démarche utile, l'acte décisif, le mot sans réplique . L'effort reste pourtant indispensable, et aussi l'endurance et la persévérance. Mais ils viennent tout seuls, ils se déploient d'eux-mêmes dans une âme à la fois agissante et agie , dont la liberté coïncide avec l'activité divine. Ils représentent une énorme dépense d'énergie, mais cette énergie est fournie en même temps que requise, car la surabondance de vitalité qu'elle réclame coule d'une source qui est celle même de la vie. »

Chez Donissan, c’est l’effet complètement inverse. Non pas une surabondance de vie ni un immense élan mais plutôt un lourd fardeau, une croix démesurée à porter. L’exaltation n’est pas calme, elle est furieuse et paniquée. Il aperçoit clairement les complications et plie sous leur poids. Même s’il trouve souvent les mots justes, l’énergie que cet exercice exige de lui le fatigue au point que ses paroles finissent par ne plus atteindre leur but. Ainsi, il ne parvient pas même à sauver l’âme de Mouchette.
C’est un abbé écrasé par la puissance non pas divine mais satanique. Lutter contre Satan est impossible. Pour cela, il faudrait faire preuve de ruse et la ruse n’est-elle pas un des attributs du Diable ? Lutter contre lui, c’est déjà lui faire allégeance. Le défier, comme l’a fait l’abbé, un sursaut d’orgueil et donc aussi un péché. Il semble même être venu à penser que Dieu lui-même est désarmé face à celui qui lui a désobéi. Dieu se serait alors retranché dans une forteresse dont il a fait des hommes les remparts. Ils absorbent tout le Mal dispensé par le Diable en commettant péchés sur péchés pour ensuite les déverser et s’en décharger au confessionnal. Face à ces déferlantes ininterrompues, l’abbé tombe dans un profond désespoir. La lutte est inégale et Satan n’a que faire de troubler le commun des mortels, il s’attaque aux meilleurs d’entre eux :

« Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les recouvre demain ? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée … Sa haine s’est réservé les saints. »

«  Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est pas dans le troupeau des agités qui étonnent le monde de forfaits retentissants. Les plus grands saints ne sont pas toujours les saints à miracles, car le contemplatif vit et meurt le plus souvent ignoré. Or l’enfer aussi a ses cloîtres. »

Voilà ce que j’ai compris de ce roman. Je suis peut-être totalement à côté de la plaque. Je ne vous cache pas que ma lecture a été laborieuse et que moi aussi j’ai du lutter pour en venir à bout. Ce texte de Bernanos a la réputation d’être assez difficile et je comprends maintenant pourquoi. Bernanos parsème son récit de longs passages qui me sont restés complètement abstrus. J’ai eu l’impression qu’il exprimait quelque chose de très intime, peut-être vécu mais en tout cas très personnel et donc impossible à comprendre sans être dans sa tête. En tant que lecteur, on reste totalement à l’écart, en spectateur perplexe. Le style m’a parfois aussi posé problème. Non pas que ce soit mal écrit, il y a des lignes magnifiques, mais j’ai du m’y reprendre à plusieurs fois sur certaines phrases, la construction syntaxique m’échappant totalement.
Pourtant ce roman est magistral par sa thématique et l’intrigue mais j’ai trouvé le traitement terne. On ne ressent absolument pas la tension dramatique à laquelle pourtant le sujet se prête bien volontiers. Ça manque de puissance d’évocation, de force.

Sous le soleil de Satan est un roman très complexe et difficile d’accès selon moi ( je ne suis peut-être pas assez armée pour l’aborder ). J’ai le sentiment qu’il dit beaucoup de choses mais qu’elles m’échappent. Par exemple, il me semble que Bernanos a voulu dire quelque chose au sujet de la vieillesse, il insiste beaucoup là-dessus mais je n’ai pas compris où il voulait en venir.

Cependant je ne suis pas complètement fâchée avec Bernanos bien qu’il n’ait pas su me séduire cette fois-ci. J’ai cru comprendre que Le journal d’un curé de campagne était plus accessible et transcendant. Je lui redonnerai donc sa chance.

Si vous avez lu Sous le soleil de Satan et que vous avez des éclaircissements à m’apporter, n’hésitez surtout pas à m’en faire part.


« - Un Saint ! Vous avez tous ce mot dans la bouche. Des saints ! Savez-vous ce que c’est ? Et vous-même, Sabiroux, retenez ceci ! Le péché entre en nous rarement par force mais par ruse. Il s’insinue comme l’air. Il n’a ni forme, ni couleur, ni saveur qui lui soit propre, mais il les prend toutes. Il nous use par-dedans. Pour quelques misérables qu’il dévore vifs et dont les cris nous épouvantent, que d’autres sont déjà froids, et qui ne sont même plus des morts, mais des sépulcres vides. Notre-Seigneur l’a dit : quelle parole, Sabiroux ! L’Ennemi des hommes vole tout, même la mort, et puis il s’envole en riant. »

Dante et Virgile - William Bouguereau




jeudi 4 décembre 2014

Noces de cire - Rupert Thomson



J’aime beaucoup les romans consacrés à des artistes, en particulier les peintres et les sculpteurs. Lorsque j’ai lu que celui-ci avait pour personnage principal un sculpteur sur cire, ça m’a tout de suite intéressée. Je n’ai pas tilté sur le coup mais une fois ma lecture entamée, ça m’est revenu. J’avais vu il y a un certain temps déjà un documentaire qui parlait justement d’un sculpteur sur cire aux inspirations plutôt morbides. Eh bien c’est lui que Rupert Thomson a choisi pour héros de son roman.

Gaetano Zummo ( Zumbo) a vécu au XVIIème siècle en Italie. Il a notamment été appelé à Florence par le grand-duc de Toscane Cosme de Médicis pour lequel il a effectué plusieurs œuvres.
Zumbo était particulièrement attiré par l’anatomie qu’il a étudiée à Rome et à Bologne. Ses œuvres s’apparentent plus à des études qu’à de simples représentations du « Beau ». Après avoir quitté le grand-duc, Zumbo s’associe avec un chirurgien français auprès duquel il exécute d’incroyables pièces anatomiques si réalistes et précises qu’elles furent présentées à l’Académie des Sciences.
On lui doit aussi, parmi les ouvrages réalisés pour Cosme, de véritables tableaux de cire représentant les différents stades de décomposition du corps humain. Les maladies dont la peste et la syphilis furent pour lui de véritables objets d’étude.

Dans son roman, Rupert Thomson retrace la partie de la vie de Zumbo qu’il a passée à Florence. Son récit s’entrecoupe des souvenirs de Zumbo attachés à sa Sicile natale et à la famille qu’il a laissée derrière lui, à ses relations violentes avec son frère qui le déteste, et aux rumeurs scandaleuses qui traînent dans son sillage.
Installé à Florence, Zumbo se sent surveillé. Sa réputation l’a peut-être précédé, il craint que ses rapports avec le grand-duc n’en souffrent voire pis, sa vie pourrait être en danger. Car Cosme mène à Florence une politique de mœurs intransigeante où les Dominicains semblent contrôler la vie des citoyens rappelant les heures sombres de l’époque de Savonarole.

La Peste - Gaetano Zumbo (1680-1700)
J’ai un avis finalement assez mitigé sur ce roman. Le sujet me parlait énormément, j’ai adoré redécouvrir cet artiste dont j’avais oublié l’existence, j’ai énormément apprécié cette plongée dans la Florence du XVIIème siècle dont Rupert Thomson retranscrit merveilleusement bien l’atmosphère lourde de tension permanente. Il donne de nombreuses informations sur la vie quotidienne florentine, sa population et son administration. L’auteur nous emmène dans les rues de la ville à travers les quartiers dont les noms nous sont aujourd’hui encore familiers, au pied des grands monuments mais aussi à l’intérieur du ghetto juif.
Toutefois, l’auteur prend des libertés par rapport à l’histoire et encore une fois, il ne fait aucune mention de ses sources de documentation et ne précise pas au lecteur jusqu’où il est allé dans le fictionnel. C’est dommage. Bon certes, le lecteur peut faire le travail lui-même en effectuant ses propres recherches mais ce n’est pas si évident. Par exemple, je n’ai trouvé aucune mention de la commande principale demandée à Zumbo par Cosme dont il est question dans le livre. J’imagine aussi que les rapports entre Cosme et son épouse ont une part de vérité mais jusqu’à quel point ?
Mais ce n’est pas ce qui m’a le plus gênée dans cette lecture, c’est surtout la romance entre Zumbo et une jeune fille qu’il rencontre. J’ai trouvé qu’elle prenait trop de place et que le texte en souffrait par trop de longueurs.
En fait, j’ai été plus attirée par les détails annexes et le contexte que par l’intrigue principale. J’aurais aimé que l’auteur insiste plus sur l’artiste et son travail.
Néanmoins, Noces de cire reste un roman historique agréable et bien écrit.

Note : D’après Wikipédia, il existe un autre roman historique ( apparemment très documenté) consacré à Gaetano Zumbo écrit par Christine Brusson et publié aux éditions des Equateurs en 2010 : La Splendeur du soleil. A voir …


Merci aux éditions Denoël.



Noces de cire - Rupert Thomson
Editions Denoël - Collection Denoël et d'ailleurs
Traduction : Sophie Aslanides
400 pages
Parution : 09-10-2014

mardi 25 novembre 2014

Challenge Tous Risques : bilan de la 1ère session et lancement de la 2ème !


La 1ère session du challenge Tous Risques touche à sa fin, les trois mois sont déjà écoulés et il est temps de penser à la 2ème session.
Avant de vous annoncer la nouvelle lettre, je vais faire quelques rappels et précisions concernant les modalités du challenge et aussi faire le bilan de cette première session.

Principe du challenge :

Le but de ce défi est de découvrir des auteurs non médiatisés ou tombés dans l’oubli. Le challenge ne comporte que 2 contraintes :
1)      Le patronyme de l’auteur doit commencer par la lettre que je vous indique à chaque lancement d’une nouvelle session.
2)      Cet auteur doit vous être totalement inconnu au bataillon c’est-à-dire que vous devez ne jamais en avoir entendu parler.
Pour choisir votre livre, vous êtes libres de procéder comme bon vous semble. Vous pouvez vous fier au hasard total en piochant à l’aveugle dans le rayon de votre bibliothèque municipale ou librairie. Vous pouvez choisir en fonction du résumé du livre, de la couverture etc … Vous êtes également totalement libres dans le choix du genre littéraire et de la nationalité de l’auteur. Bref, vous faites comme vous voulez tant que l’auteur vous est strictement inconnu.
Pardon d’insister mais plusieurs personnes m’ont posé la question à la session précédente donc je précise clairement les choses. Il ne s’agit pas de simplement lire un auteur que vous n’avez pas encore lu bien que vous le connaissiez déjà de nom ( il y a d’autres challenges sur ce principe).

Bilan de la 1ère session :

Du 1er septembre au 1er décembre, nous devions lire un auteur inconnu dont le nom commence par G.
Nous avons été 17 à nous inscrire pour seulement 7 participations effectives.
Le bilan est mitigé. Il y a de très belles découvertes et aussi des déceptions.

Jérôme a eu le flair nécessaire pour nous faire découvrir Gauz avant tout le monde.
Moglug a su vaincre ses préjugés sur les romans régionaux.
Mavilyly s'est tournée vers le genre policier, genre qui ne lui est pas habituel.
Vio, après une recherche sur internet, a joué aux cow-boys et aux indiens.
Agnès a rencontré le dernier des Mohicans sans pourtant lire Fenimore Cooper.
AnGee a pioché au hasard dans les rayons de sa médiathèque et s'est retrouvée au cirque.
Quant à moi, j'ai vu des fantômes ...

Je vous invite à consulter le récap qui vous donnera les liens de tous les billets participants.

Un grand grand merci et félicitations à vous tous qui avez joué le jeu. Vous êtes des lecteurs très courageux ! Bravo !

Lancement de la 2ème session :

La 2ème session du challenge commencera à compter du 1er décembre et se terminera donc trois mois plus tard c’est-à-dire le 1er mars.
Vous pouvez vous inscrire dès maintenant et à tout moment pour ceux qui hésitent en laissant un commentaire sous cet article.
N’hésitez pas à m’informer dès que vous avez jeté votre dévolu sur un auteur et un titre ( je suis toujours curieuse de voir ce que vous avez déniché).
Et pour cette fois-ci, la première lettre du nom de votre auteur devra être :


Comme vous en avez l'habitude, n'oubliez pas de venir me laisser le lien de votre billet, une fois votre lecture faite.
Je vous souhaite à tous une excellente lecture, à vos risques et périls ! 





 

jeudi 20 novembre 2014

Un jeune homme prometteur - Gautier Battistella



Mais qu’est-ce donc que cette folie meurtrière envers le monde animal qui s’empare de nos jeunes auteurs de cette rentrée littéraire ?
Après Pierre Raufast qui a fait subir nombre de tortures aux sauterelles et aux rats-taupes, voilà Gautier Battistella qui s’en prend aux limaces.

J’étais très impatiente de découvrir ce premier roman d’un tout nouvel auteur dont le résumé me semblait très alléchant. Je m’étais donc faite une petite idée du contenu du roman. En général, lorsque je commence une lecture avec des attentes et que l’auteur ne prend pas la direction que je supposais, ça se termine souvent en grosse déception.
Eh bien, ça n’a pas du tout été le cas ici. Bien au contraire, Gautier Battistella a su me surprendre totalement et j’ai englouti ce roman avec avidité.

Tout commence en dehors du temps dans un petit village des Pyrénées où les blessés de la vie se retrouvent et cherchent l’oubli et la rédemption. C’est dans ce village que vont grandir le narrateur et son frère après un douloureux passage à l’orphelinat dont une vieille dame au grand cœur, Mémé, les sauve en les adoptant.
De sa voix enfantine, le narrateur nous raconte son enfance, ses liens avec son frère, les bêtises avec les copains, la peur de la vieille sorcière d’à côté, les premiers amours.
Là où le grand frère semble violent, impulsif et extraverti, le narrateur, lui, plus posé, se tourne vers les activités en solitaire et en particulier la littérature. C’est décidé, il sera écrivain.
Diplôme en poche et tel un Rastignac gonflé à bloc, il part défier Paris où il espère que l’attendent opportunités, succès et célébrité.
Mais c’est plutôt comme un Lucien de Rubempré que le narrateur finit par perdre peu à peu ses illusions et pas que. Il doit de plus lutter contre l’influence malsaine de son Vautrin de frère dont les apparitions toujours inattendues semblent coïncider avec les instants les plus sombres et noirs de sa vie.
On comprend progressivement que le narrateur, qui, parallèlement à son travail d’écriture, est également en quête de son identité et de ses origines, n’est pas totalement maître de ses actes et de son esprit. Les « médiocres » du milieu littéraire, les « limaces » en feront particulièrement les frais.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. J’ai adoré ne pas savoir du tout où l’auteur allait m’emmener, j’ai adoré passer du roman presque « terroir du XIXème siècle » écrit dans le style « Petit Nicolas » au roman noir plus contemporain et au style incisif.
Cette évolution du style, du ton, en fonction de l’âge du narrateur est extrêmement bien menée. J’ai adoré ne pas toujours comprendre ce qui se passait dans la tête du narrateur, ces moments de doute, ces questionnements. J’aime les personnages qui intriguent le lecteur et qu’on ne parvient pas tout à fait à cerner, ceux qui vous surprennent et vous tiennent prisonnier de leurs délires au point que vous vous faites manipuler sans vous en rendre compte.
J’avoue quand même que le « secret » était finalement assez prévisible et que j’aurais aimé quelque chose de plus surprenant mais ça n’enlève rien au fait que j’ai englouti ce livre en 2 jours et que je le reprenais toujours avec grand appétit.

J’ai particulièrement apprécié aussi la critique du monde littéraire actuel, la célébrité imméritée de certains auteurs au talent plus que douteux, l’égocentrisme de certains. Gautier Battistella imagine aussi les critiques que lui feront les « professionnels », dénonce la platitude et le mielleux outrancier de certains compliments, parodie certaines éloges faites à des auteurs adulés. J’y ai retrouvé des phrases « bateau » que moi-même j’utilise parfois dans mes avis et je peux vous dire que ça fait réfléchir !
Dans son interview donnée à ONPC, Gautier Battistella affirme avoir imaginé ce monde littéraire qu’il fustige dans son roman mais ça sonne tellement juste ( on peut même s’amuser à identifier certains auteurs) et ça correspond tellement à l’idée que j’en ai aussi que certaines scènes, malgré leur violence, m’ont faite jubiler ( je vais vraiment devoir penser à la psychanalyse moi …)

Bref, je ne saurai que trop vous conseiller la lecture de ce roman d’un jeune auteur prometteur.

«  Je ne l’ai pas appelée tout de suite. Elle aurait été capable de se croire irrésistible. Le temps de me préparer à la confrontation. J’avalais chaque soir ma gélule de colère. Je lisais un paragraphe de sa dernière romance, dopée au viagra et aux bons sentiments, troublée par les problèmes d’érection du narrateur et les déboires hormonaux de ses conquêtes, dont l’une n’a même pas dix-huit ans et saigne chaque fois qu’elle se fait pénétrer. Heureusement que le héros, un gentil docteur, la sauve des griffes d’un frère envahissant et d’une sœur suicidaire. J’avalais ses mots en me pinçant les narines. Des mots malodorants, qui font mal gratuitement, sournois. Ils vandalisent le lecteur, drainent la méchanceté comme l’abcès de fixation le pus. Lasse avait inventé le bouquin laxatif. L’exercice se révélait chaque jour plus pénible. Souillé, je ne voyais qu’une alternative à ma guérison : me débarrasser d’elle. »