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vendredi 13 mars 2015

Moby Dick - Herman Melville





C’est l’histoire du capitaine François qui, s’embarquant à bord du navire France, décide de consacrer le reste de sa vie non seulement à couler son navire mais aussi à se venger de l’affront commis par un pigeon.
Il décide de réunir son équipage et leur déclare :

« Moi Capitaine, je veux sauvegarder mon honneur et celui de la France. Ce satané pigeon m’a chié dessus. C’est inadmissible. La nature ne peut pas tout se permettre. Mais où vit-on ? Je promets un compte en Suisse bien garni et une exemption d’impôts à celui qui repérera le premier ce fichu volatile. Vous ne pouvez pas le rater, le suspect est blanc et a l’œil fourbe et vicieux.

-       - Êtes-vous bien certain qu’il soit blanc, mon Capitaine ? Ne serait-ce pas l’un de ces pigeons voyageurs venus de Méditerranée ? l’interrogea  l’un des seconds du navire Zay Moore.

   - Mais Capitaine, Zay Moore a raison, il y a très peu de « white » parmi la population des colombinés, s’avance El Blanco le premier second du navire, un pigeon blanc ne serait-ce pas plutôt ce que l’on appelle vulgairement une colombe ?

S’ensuivent alors quatre longues heures d’exposé au cours desquelles François s’échine à répertorier et expliquer les variations anatomiques et morphologiques entre le pigeon et la colombe.
 
Le lendemain, pour être bien certain que son équipage travaille en toute connaissance de cause, François leur narre l’histoire de la chasse au pigeon et leur présente un magnifique panorama de la représentation du pigeon dans l’Art. La dure journée est sanctionnée par un test d’évaluation sur le matériel indispensable à la chasse au pigeon.
Exténué, le second El Blanco demande à voir le capitaine :

  - Mais Capitaine c’est folie que de vouloir ainsi se venger d’un pigeon, c’est un animal qui n’a point conscience de ce qu’il fait.

-     - Oh ne vous y trompez pas, mon cher Blanco , le pigeon est sournois. Combien étions-nous à cette manifestation ? Et il a fallu qu’il me choisisse, moi ! Pourquoi n’a-t-il pas chié sur Angela ou Benyamin ? Non, vous dis-je, il l’a fait délibérément ! Il a été l’instrument d’une volonté divine ! C’est la main de Dieu lui-même ! Sa blancheur même est un signe. Mais je ne m’en laisserai pas compter ! Moi Capitaine, je défie Dieu et ses fientes de destruction massive !

François et son équipage parviendront-ils à retrouver et tuer le pigeon blanc ? Qu’adviendra-t-il du navire France ?
Vous le saurez en lisant la fabuleuse histoire de Maudit Bec !

Garneray - Pêche du cachalot

 Bon, plus sérieusement, Moby Dick n’a vraiment pas été une lecture facile et j’ai peiné pour en venir à bout. Les interminables et trop nombreuses pages de description, bien que passionnantes, ont failli avoir raison de moi. Et Moby Dick n’est pas du tout le roman d’aventure épique auquel on aurait tendance à s’attendre. Pour vous donner une idée de mon juste sentiment au sortir de cette lecture, je vais me permettre une comparaison toute simple. Visiter le musée du Louvre : c’est grandiose, on reste humble et abasourdi devant tant de beauté, de culture, de talent. Mais au bout d’un moment, on fatigue parce qu’il y a beaucoup à voir. Eh bien lire Moby Dick m’a fait le même effet. Je suis admirative devant le talent d’Herman Melville, devant tout ce travail de recherche et de documentation, devant toute cette réflexion sur le rapport de l’homme à Dieu, du bien au mal, devant ce style. Mais voilà, ça faisait vraiment beaucoup, trop même parce qu’au final la volonté d’exhaustivité de Melville empiète sur le message qu’il veut faire passer. Les interprétations sont d’ailleurs nombreuses. Pour ma part, je rejoins ceux qui ont vu en Moby Dick l’incarnation de Dieu, Achab étant cet homme refusant sa position de simple créature soumise aux caprices divins et qui cherche à en défier la toute-puissance.

Les références religieuses sont légion dans le roman. Ne serait-ce qu’à travers le nom des personnages : le narrateur Ismaël ( le fils aîné d’Abraham), Elijah le prophète et le capitaine Achab du nom de ce roi impie d’Israel … mais encore à travers l’histoire même de la baleine, le Léviathan biblique, et du prophète Jonas qui donne lieu au superbe sermon du père Mapple au début du roman.
Le personnage de Queequeg est aussi un symbole à lui tout seul, mythe du « bon sauvage », cannibale repenti. Mais bien qu’il vénère d’autres divinités, Queequeg semble être paré de toutes les vertus et nous paraît être finalement le plus sage et le plus humain de tous, ignorant des différences sociales et n’hésitant pas une seconde à se jeter à l’eau pour sauver une vie, qu’il s’agisse d’une bonne ou d’une mauvaise personne.

Les effets stylistiques de Melville sont aussi remarquables. Certains chapitres sont en effet construits comme des scènes de théâtre et Melville n’hésite pas à enchaîner un chapitre digne d’un essai scientifique avec un autre digne d’une tragédie grecque. Le roman même s’ouvre sur un catalogue de citations et de références littéraires traitant du Léviathan et de la baleine. L’humour n’est pas non plus absent, en témoigne l’épisode de la bouée de secours qui m’a fait mourir de rire.

En résumé, Moby Dick n’est pas sans raison un monument littéraire à l’influence considérable tant en littérature qu’au cinéma  (et aussi en musique !) mais il est clair que pour moi ses passages confinant au traité de cétologie ont considérablement refroidi mon enthousiasme. Une chose est sûre, je ne confondrai plus jamais baleine et cachalot.

Garneray - Pêche du cachalot


Retrouvez également l'avis de Moglug qui m'a tenu compagnie pour cette lecture commune.

lundi 2 mars 2015

Sympathy for the Devil - Kent Anderson





En France, on connaît surtout la guerre du Vietnam à travers le cinéma et les nombreux films cultes qui lui ont été dédié mais on connaît beaucoup moins la littérature romanesque sur le sujet. C’est d’autant plus dommage qu’elle est souvent le fait des vétérans et de ceux qui ont vécu cette guerre en son cœur. Sympathy for the devil est de ceux-là. Son auteur Kent Anderson était sergent-chef au sein des Forces Spéciales, il se base sur sa propre expérience pour donner vie à son personnage principal et alter ego Hanson et écrire ce roman en partie autobiographique.

Kent Anderson retrace alors le parcours de Hanson depuis son incorporation. Fraîchement sorti du lycée, Hanson est plutôt un intellectuel, il aime particulièrement la littérature et la philosophie. Mais son tempérament et sa robustesse physique lui permettent de passer sans dommages l’étape des classes là où d’autres subissent un véritable calvaire. La première sélection est impitoyable, il n’y a pas de place ni de répit pour les faibles soumis à l’humiliation et les persécutions de leurs camarades.
Hanson prend rapidement goût à l’art du combat. Il se découvre même une passion pour la discipline au point de rejoindre l’entraînement spécial réservé aux Bérets Verts : le voilà à présent membre des Forces Spéciales.

«  Hanson ignorait encore qu’il venait de décider de faire ce que l’armée attend précisément de certains de ses hommes, des meilleurs des siens – tenter de la battre à son propre jeu. Guerre était le nom de ce jeu et, lorsqu’on frôle la guerre de trop près, qu’on la regarde au fond des yeux, elle peut vous entraîner tout entier, muscles, cervelle et sang, jusqu’au plus profond de son cœur, et jamais plus vous ne trouverez la joie en dehors d’elle. Hors d’elle, amour, travail et amitié ne sont plus que déboires. »



L’année de préparation s’achève et c’est l’heure d’affronter le terrain et les tirs à balles réelles.
Kent Anderson nous décrit alors l’arrivée de Hanson au Vietnam. D’abord destiné à être affecté au renseignement ( donc dans un bureau), Hanson se débrouille pour y échapper et obtient d’aller au feu. Car c’est cela qu’il veut, faire la guerre pour de vrai et combattre. L’accueil qui lui est réservé n’est pas des plus chaleureux. Considéré comme un des innombrables bleus sans expérience catapulté ici par une armée peu regardante sur la psychologie et les facultés de ses recrues, Hanson doit faire ses preuves mais obtient rapidement la considération et le respect de ses camarades.
Son baptême du feu et sa première sortie en intervention le font douter, la peur est si violente qu’il pense à renoncer. Mais il persiste, l’adrénaline le dope et il commence à y prendre goût.
Son premier retour au pays est un désastre. Il se rend compte qu’il est à présent inadapté et en décalage complet avec la vie et les préoccupations des civils. Conditionné pendant son séjour à la guerre, habitué à être sans cesse sur ses gardes, à survivre, il prend chaque interaction avec un autre être humain comme une agression.

« Tout en marchant, ses yeux furetaient, de droite et de gauche, et de haut en bas, épiant le moindre mouvement. Simultanément, il repérait toutes les planques possibles susceptibles de le mettre à couvert. […] Son regard cherchait des objets qui pourraient lui servir d’arme : pierres, briques, poubelles, tessons de bouteille […] Lorsqu’il croisait quelqu’un sur le trottoir, sa main se refermait en poing, le long de son flanc, prête à frapper. »

Cette peur le pousse à la violence, elle est instinctive et il n’hésite pas à cogner à la moindre occasion.

« Alors voyons voir. Cette raison », dit-il, la sueur dégoulinant sur ses joues. Il engloba la salle d’un bref coup d’œil circulaire. « Je me réveille la trouille au bide, poursuivit-il, baissant la voix et se rapprochant du gosse, et d’avoir la trouille me fout en rogne, si bien que je crève d’envie de botter son cul à quelqu’un. Je ne fais plus la différence entre avoir la trouille et être en rogne. Tout est lié, tout communique. »

Le constat est sans appel : il aime se battre, il aime tuer. A présent, une unique chose compte pour lui : retourner au combat. La guerre le rend heureux, elle est devenue son unique raison de vivre.

« Hanson avait été entraîné à tuer, c’était là le grand art qu’avait su maîtriser sa jeune vie et, lorsqu’il se sentait bien, une partie de lui-même aspirait à tuer quelqu’un, comme d’autres mouraient d’envie de courir, de skier, de danser ou de déclencher une bagarre dans une rade. »



Kent Anderson nous explique clairement dans quel état d’esprit sont les jeunes soldats envoyés au casse-pipe. Toutefois, il faut quand même reconnaître que Hanson était un cas particulier et donc pas forcément représentatif mais Anderson passe en revue les différentes catégories d'hommes qu'on retrouvait au sein des rangs de l'US army. L’auteur nous détaille également tout le processus de recrutement et de préparation, les relations avec les autres recrues et avec les instructeurs, les exercices et les différentes méthodes de combat enseignées, les trucs et astuces indispensables pour assurer sa survie. Sur le terrain, tout se passe comme on peut le voir dans les films mais Kent Anderson insiste surtout sur la rancœur des soldats, d’abord la haine envers l’ennemi puis le mépris et la colère envers les civils, le gouvernement et les gradés qui ne cherchent qu’à satisfaire leurs propres ambitions et intérêts.

« Les gradés et les officiers généraux de l’armée régulière qui souhaitaient voir mettre fin à toutes les activités des Forces Spéciales – ils constituaient la majorité, l’armée régulière s’étant toujours méfiée des unités d’élite – se heurtaient aux mêmes difficultés que les sénateurs. N’ayant qu’une seule année à passer au Vietnam, il leur fallait consacrer la quasi-totalité de leur temps à l’improvisation d’une tactique suffisamment nouvelle et brillante pour justifier leur promotion, ou bien orchestrer une opération assez sanglante et spectaculaire pour faire la une de tous les journaux, leur garantissant ainsi, dans le même temps, promotion et décoration. »

Il dénonce aussi sans détours l’hypocrisie d’un gouvernement qui prône un certain discours tout en faisant le contraire sur le terrain. La moralité n’est qu’une préoccupation de façade et si par malheur un manquement vient à leur être reproché, on s’empresse d’en détourner la responsabilité. Il faut renvoyer au monde une image propre et vertueuse de l’Amérique.

Sympathy for the devil est le roman de ces soldats, simples jouets de politiques irresponsables, d’une guerre qui aura abattu la confiance et le sentiment de supériorité d’une nation qui n’avait encore jamais connu un tel échec. Kent Anderson a su nous transmettre son vécu et son sentiment avec une grande force, odeurs, couleurs, bruits, il retranscrit tout avec précision, on s’y croirait. Son amour pour la littérature et la culture transparaît à travers son style, tour à tour cru à l’image du langage vulgaire des combattants et poétique dans son évocation des paysages et des sensations. On y trouve même une référence au contrat social de Rousseau. A la guerre, le droit et les lois qui fondent une société n’existent plus, c’est le retour à l’état de nature : seule compte la survie.
On peut parfois être horrifié par le manque de moralité dans ce récit mais la grande force de Kent Anderson est d’être parvenu à nous faire comprendre la mentalité de ses soldats et toute l’absurdité d’une guerre qui n’est pas la leur.
C’est dans l’écriture que Kent Anderson a réussi son retour à la vie civile. Il est dommage de constater que son expérience, son témoignage et celui de nombreux vétérans n’aient pas servi de leçon.


L'avis d'Ingannmic que je remercie de m'avoir accompagnée pour cette lecture.



jeudi 18 décembre 2014

Fleur de Neige - Lisa See



4ème de couverture :

Dans la Chine du XIXème siècle, le destin de deux jeunes filles est lié à tout jamais. Fleur de Lis, fille de paysans, et Fleur de Neige, d’origine aristocratique, sont nées la même année, le même jour, à la même heure. Tous les signes concordent : elles seront laotong, âmes sœurs pour l’éternité.
Les deux fillettes grandissent, mais si leur amour ne cesse de croître, la vie s’acharne à les séparer. Alors que la famille de Fleur de Neige tombe en disgrâce et que la jeune fille contracte le mariage le plus infâmant qui soit, Fleur de Lis, par son union, acquiert reconnaissance et prospérité. L’amitié sacrée des deux femmes survivra-t-elle au fossé que le destin a creusé entre elles ?

Mon avis :

Lorsque Sarah nous a proposé ce titre lors de notre club de lecture et qu’elle nous en a lu le résumé que je vous ai rapporté ci-dessus, je vous avoue que je n’étais que très moyennement enthousiaste. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais je craignais un texte et des personnages larmoyants donnant dans le pathos. Et j’ai finalement été très agréablement surprise. (merci Sarah !)

Fascinante immersion dans la vie quotidienne de la Chine rurale au XIXème siècle, Fleur de Neige est un roman derrière lequel se cache un véritable documentaire sur la condition des femmes chinoises de l’époque et la description d’une société très hiérarchisée qui compte bien des points communs avec d’autres sociétés d’autres contrées.

Le début du roman est assez dur pour le lecteur sensible car Lisa See nous évoque immédiatement la tradition des pieds bandés, coutume qui aura perduré jusqu’au milieu du XXème siècle. Vers l’âge de 7 ans, toutes les petites filles doivent subir un rituel qui relève de la pure mutilation. Le but est d’obtenir les pieds en forme de lis les plus jolis afin de pouvoir contracter le meilleur mariage possible. Ce rituel est un vecteur d’ascension sociale puisque ce critère permet même à une femme d’origine modeste de pouvoir envisager une union avec une famille de statut plus noble. La fillette qui refuse de se soumettre à cette torture volontaire est condamnée socialement à ne pas se marier et, dans le meilleur des cas, à travailler au service des autres sans bénéficier d’aucune protection. Cependant la pratique des pieds bandés est une pratique extrêmement douloureuse et dangereuse puisque une fillette sur 10 n’y survit pas. D’autres peuvent connaître des complications qui les handicapent à vie. Mais de toutes façons, jamais plus une femme aux pieds bandés ne pourra parcourir de longues distances à pied. Mais peu importe puisque dans la société chinoise de l’époque, une femme reste cloîtrée dans ses quartiers, s’occupe de son foyer, des travaux de couture, de ménage, de cuisine.
Les descriptions sont très dures puisque Lisa See nous explique par le détail comment les femmes procédaient au bandage des pieds. J’en étais mal à l’aise au point de ne plus supporter mes chaussettes, j’avais mal aux pieds par procuration !

Ce souci du détail et de la précision de la part de l’auteur se remarque aussi pour tout le reste. Elle se livre à une véritable étude sociologique. Les relations au sein de la famille sont expliquées dans toute leur complexité : le rôle des épouses, des mères, du mari, des concubines, la place des enfants selon leur sexe. Les relations extra familiales apparaissent aussi à travers la coutume des sœurs adoptives qui accompagnent une jeune fille jusqu’à son mariage et celle du laotong qui consiste à unir deux petites filles dont tous les signes concordent, un lien très puissant puisqu’il est censé durer toute la vie. La force de ce lien sera mis à rude épreuve pour Fleur de Lis. Son attachement à son âme sœur Fleur de Neige lui est d’autant plus précieux que Fleur de Lis recherche désespérément à être aimée, elle qui n’a jamais connu aucun geste d’amour ou de tendresse de la part de ses parents. Les mariages étant arrangés, elle n’espère pas d’amour de ce côté là et reporte toutes ses attentes sur sa laotong avec tous les risques qu’un amour unique peut comporter.

Lisa See n’oublie pas non plus le contexte historique puisqu’elle place son intrigue à l’époque de la révolte des Taiping. Elle nous explique aussi tous les bouleversements liés à chaque changement d’empereur et les répercussions que cela peut avoir sur les familles. Des fortunes peuvent être rapidement anéanties. Quand ce ne sont pas les soldats impériaux ou les révoltés qui saccagent et ravagent la population, les fléaux naturels prennent le relais et effectuent aussi leur sinistre besogne ainsi la fièvre tiphoïde qui décime une large partie de la population.
Personne n’est à l’abri, le statut social et la fonction ne protègent de rien. Certains sont même infamants à vie et ce n’est pas sans rappeler la caste des intouchables en Inde.

Il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans ce roman richement documenté ( l'auteur est allée sur place et a recueilli des témoignages ) et dont je ne vous dirai rien. Je ne peux que vous inciter à le lire tant il est magnifique, écrit de façon subtile et douce, un style qui se marie bien avec le propos et le destin des personnages. Ce roman m’a transportée dans le temps et dans l’espace, m’a touchée, horrifiée mais je suis ressortie de ma lecture enchantée et envoûtée. J’ai appris énormément, bref, Fleur de Neige concentre tout ce que j’aime dans un livre.



lundi 17 novembre 2014

La Symphonie des spectres - John Gardner



D’abord écrivain adulé et respecté par ses pairs, John Gardner commet à leurs yeux l’irréparable en publiant un essai dans lequel il expose sa conception de l’art d’écrire et de la littérature et se permet de critiquer ouvertement ses coreligionnaires qui ne le lui pardonneront pas.
Incompris, l’écrivain se renferme sur lui-même, se réfugie dans l’alcool. Il divorce, se remet en couple avec une jeune femme qui pourrait être sa fille. Malgré les bonnes ventes de ses premiers ouvrages, John Gardner est sans cesse sans le sou et se retrouve dans le collimateur de l’IRS. Hanté par la mort de son petit-frère dont il se croit responsable, il parvient néanmoins à vaincre un cancer et à poursuivre ses activités littéraires. Il se jette à corps perdu dans un dernier roman qu’il veut être le symbole et la démonstration de sa propre vision de la littérature. Il s’y implique jusqu’à faire de son personnage principal son alter ego.
« Mickelsson, c’est moi, dira Gardner. Mais je ne crois pas être aussi fou. »
A sa sortie, La Symphonie des spectres passera inaperçu. Son auteur trouve la mort peu après dans un accident de moto.


Peter Mickelsson est un professeur de philosophie réputé qui a connu le succès et la reconnaissance grâce à de nombreux ouvrages qu’il a publiés. Son divorce lui fait tout perdre : son foyer, sa renommée, ses amis et collègues, sa prestigieuse université.
Il parvient néanmoins à trouver un poste dans une petite faculté. Bien qu’il n’y soit pas contraint, Mickelsson reverse la quasi intégralité de son salaire à son ex épouse qui continue à mener grand train. Le peu d’argent qui lui reste part dans l’alcool. Les ennuis financiers commencent et Mickelsson survit grâce à ses chèques en bois et la confiance des commerçants locaux. Lassé du taudis qui lui sert d’appartement, il va même jusqu’à acheter une maison à retaper, une très belle maison à l’écart dans les montagnes. Mais des bruits circulent au sujet de cette maison. Dans le pays, on la prétend hantée.
Mickelsson entre alors dans une danse avec ses fantômes. Sa belle vie passée revient le hanter, les souvenirs d’enfance, de ses parents, ses obsessions : l’alcool, les femmes, l’IRS le tourmentent, il cherche désespérément à trouver un sens à sa nouvelle existence dans de nombreuses réflexions philosophiques sur lesquelles plane l’ombre de Martin Luther et Nietzsche. Peu à peu, grâce à ses nouvelles relations et ses échanges avec les étudiants, il se remet en question. Pensant être un homme exemplaire à l'éthique irréprochable, ses principes et convictions s’ébranlent et s'effritent. 

La Symphonie des spectres est un roman monumental que je n’hésite pas là à qualifier de chef d’œuvre. C’est un roman extrêmement riche et complexe. Riche par la pluralité de thèmes qu’il aborde. Le contexte est celui des élections présidentielles opposant Carter à Reagan. John Gardner retranscrit l’atmosphère de ce moment particulier évoquant les attentes et les craintes de la population ainsi que les grands enjeux politiques, économiques et sociaux. On retrouvera alors la grande question de l’énergie nucléaire à travers le fils de Mickelsson, militant écologique, et également des déchets toxiques à travers le problème des décharges sauvages. Sur le plan social, c’est le sujet de l’avortement qui est mis sur la table ainsi que les problèmes de cohabitation entre les différentes communautés. J’ai appris ainsi pas mal de choses notamment sur les Mormons. A l’université, les marxistes font entendre leur voix et demandent à ériger la sociologie en science indépendante d’autres disciplines. La querelle entre les départements de sociologie et de philosophie fait rage.
C’est aussi la description de la vie dans une petite ville de montagne avec la mentalité de ses habitants, leur comportement vis-à-vis de l’étranger, leurs superstitions, les légendes et croyances. Ainsi vous croiserez des sorciers, des ovnis, le bras armé d’une secte et des serpents à sonnette.
Roman fantastique, social, La Symphonie des spectres est aussi un thriller. Le précédent propriétaire de la maison de Peter est mort dans d’étranges circonstances. Mickelsson apprend qu’il menait une enquête et va vouloir en savoir un peu plus. Mais quand la curiosité pointe son nez, les cadavres s’amoncellent.

Et à travers ce contexte fourmillant, Peter Mickelsson dont le comportement suscite de plus en plus d’interrogations. Qu’en est-il de ses fantômes dans sa maison ? Sont-ils dus à ses hallucinations liées à la consommation excessive d’alcool ? Ou bien à un don de préscience ? Ou Mickelsson ne serait-il pas tout simplement fou ?
John Gardner, s’identifiant partiellement à son personnage, nous invite à une véritable dissection psychologique. Dans les remerciements, il mentionne Joyce Carol Oates dont on connaît le talent et la profondeur psychologique qu’elle donne à ses personnages. John Gardner ne procède pas autrement et va encore plus loin. Il pousse son personnage au-delà des frontières qu’il s’est fixées à lui-même, celles de la moralité. Le résultat est bluffant et digne d’un roman de Dostoievski ( et je n’exagère absolument pas !)
Quant au style, j’ai souvent pensé à Philip Roth. John Gardner est un tantinet aussi bavard mais quelle plume ! Quelle précision !
Bourré de références littéraires et philosophiques, la lecture de La Symphonie des spectres n’est pas facile, parfois déroutante en particulier lors de longues digressions dont on ne semble pas voir le bout. Les profanes en philosophie comme moi risquent de s’y perdre notamment lorsque l’auteur nous invite à assister aux cours du professeur Mickelsson et aux débats qu’il engage avec ses étudiants. Mais quel régal lorsqu’on a la force de tenir et de poursuivre son chemin ! Quel choc de voir ce personnage s’embourber dans ses problèmes, d’assister ainsi, impuissant, à sa propre autodestruction.
Le lecteur est prisonnier du cerveau torturé de Mickelsson, on s’y perd complètement et on ne sait plus que croire. Le personnage nous laisse perplexe tant il semble s’obstiner dans le malheur alors que les solutions sont à portée de main. Mickelsson nous entraîne avec lui, malgré nous, dans cette danse macabre.

Je ne peux donc que vous conseiller la lecture de ce roman magistral à l’atmosphère si troublante et dont on ressort complètement envoûté. 


« Mickelsson s’enterrait volontairement dans les dettes et le chaos financier. Cela entrait dans sa colère contre l’ensemble du monde, contre die Welt, dans le sens particulier à Heidegger : la société, les valeurs et les exigences traditionnelles. Que cela lui plût ou non, il se sentait pareil à Gulliver chez les Lilliputiens. Il avait daigné se comporter comme monsieur Tout-le-monde, achetant ce que la télévision lui disait d’acheter, donnant à sa femme ce que sa position d’épouse de professeur exigeait, et le résultat était qu’il se retrouvait pareil à un géant ligoté par des ficelles. Plutôt que de couper ces liens un à un, avec une patience de fourmi, il préférait mourir sur place et pourrir sur la colline à laquelle il était attaché, en espérant que sa douce puanteur chasserait les Lilliputiens de leur île. »



mardi 23 septembre 2014

Mon année Salinger - Joanna Smith Rakoff



Je regarde régulièrement la chaîne Youtube des Déblogueurs et particulièrement les chroniques vidéos de Gérard Collard et c’est dans l’une d’entre elles que j’ai repéré ce récit.

J’avais un peu peur, au début, de ne pas pouvoir tout comprendre car je n’ai encore jamais lu Salinger ( mais ça va venir ! ) mais finalement ça n’a pas été gênant et ça a eu surtout pour effet de me donner une furieuse envie de découvrir cet auteur.

Le récit de Joanna Smith Rakoff est un récit autobiographique (avec quelques aménagements ) dans lequel elle nous raconte sa première expérience professionnelle en tant qu’assistante de la directrice d’une grande agence littéraire new-yorkaise.
Si vous connaissez Le Diable s’habille en Prada, eh bien sachez que c’est un peu le même genre mais transposé au monde de l’édition.
On découvre ainsi les coulisses de l’édition et le fonctionnement d’une agence littéraire américaine. Je suppose que ça doit être assez similaire en France mais cette agence où Joanna a fait ses premières armes était quand même assez particulière et dénotait un  peu dans le paysage par le refus obstiné de sa directrice de suivre le progrès et la modernité.
A l’heure ( nous sommes dans les années 90) où tous ses concurrents travaillent déjà à grand renfort d’informatique et d’internet, l’Agence (avec un A majuscule) utilise encore les bonnes vieilles machines à écrire et les dictaphones. Mais Joanna se plaît beaucoup dans cette atmosphère feutrée où le temps semble s’être arrêté et où les livres s’empilent sur de vieilles mais solides étagères en bois mais ce serait sans compter sur une directrice pas très commode et au caractère bien trempé.

Pourtant l’Agence est sur le déclin et si elle parvient, tant bien que mal à garder la tête hors de l’eau, c’est qu’elle est l’agence attitrée du plus célèbre et adulé écrivain du pays : Salinger.
Chargée de filtrer les appels pour sa directrice et de trier et répondre au courrier des fans, Joanna va peu à peu se familiariser avec l’univers et la personnalité de ce grand écrivain devenu alors un vieil homme qui cherche à s’isoler du monde extérieur et à rester à l’écart d’une célébrité qu’il ne maîtrise pas et qui l’effraie. Elle est alors encore loin de s’imaginer que cette rencontre aura un grand impact sur sa vie privée et professionnelle.

J’ai beaucoup apprécié cette jolie lecture. J’aime ces livres qui parlent de littérature, Joanna nous fait part de sa vision des choses sur ce domaine qui la passionne à travers son emploi mais aussi à travers sa vie intime puisque son petit ami travaille à un premier roman. L’influence qu’aura eu cette année passée au sein de l’agence est très visible et bien rendue. J’ai parfois eu du mal à éprouver de la sympathie pour Joanna au tout début. Sa naïveté envers son compagnon et sa façon de juger et condamner le mode de vie de ceux qui l’entourent m’ont parfois exaspérée. La découverte et la lecture des écrits de Salinger lui auront heureusement permis de revenir sur ses positions et d’envisager son avenir de façon plus raisonnable. Comme quoi, la littérature peut changer une vie.

Un grand merci aux éditions Albin Michel.





lundi 18 août 2014

American Desperado - Jon Roberts & Evan Wright



« Toute ma vie, j’ai choisi le camp du mal. Personne n’aurait pu me convaincre de faire autrement. Je n’en aurais rien eu à foutre que Dieu apparaisse sur l’autoroute en me disant : « Hé, Jon, c’est moi, Dieu. Laisse tomber le camp du mal, toutes ces conneries, et je prendrai soin de toi. » Pas de danger que ça arrive, j’ai toujours été trop fidèle à Satan. […] Après avoir bossé pour lui toute ma vie, je pense être l’un de ses meilleurs représentants. »

C’est en 1948 au sein d’une famille liée à la mafia que naît Jon Riccobono alias Jon Roberts alias Cocaïne Cowboy. Jon grandit dans le milieu, accompagnant, très tôt déjà, son père mafioso, dans ses tournées. A 7 ans, une scène le marquera pour toujours et déterminera sa vision du monde et sa propre personnalité :

« Je pense que ce meurtre m’a transformé. Dorénavant, mes réactions ne seraient plus celles d’un type normal. […] Mon père avait fait de moi un soldat […] m’avait donné une autre leçon en abattant cet homme devant moi : il m’avait montré que l’impunité, ça existe. Ce n’est pas ce qu’on nous enseigne à l’école. Il n’est pas allé en prison, Dieu ne l’a pas puni en lui emportant une jambe ou en lui collant un cancer ; son geste n’a rien changé au cours des choses. Morale de cette histoire : tout est permis à condition de ne pas se faire coincer. Peut-être la meilleure leçon que j’aie jamais reçue ! »

Adolescent, Jon se lance dans le braquage. Les bagarres de rue, la violence, ne lui font pas peur, au contraire ! N’écoutant que lui-même, Jon finit par déraper et se faire arrêter. Il échappe à la prison en s’engageant pour la guerre du Viêt-Nam. Là où d’autres sont devenus fous devant les atrocités commises, Jon ne ressent rien et reste totalement indifférent. Torturer ne lui procure pas forcément de plaisir mais ne lui cause aucun scrupule non plus. A son retour, il réintègre bien vite le milieu et la « famille » en se chargeant de la gestion d’un ensemble de clubs-discothèques. Il reprend son activité favorite et braque les étudiants petit-bourgeois accros à la drogue.
Impliqué dans une sale affaire d’enlèvement, il doit « disparaître » et s’installe à Miami. Il y intègre les cercles cubains puis colombiens, s’adonnant au trafic de cocaïne et il devient alors un des pivots du cartel de Medellín côtoyant les grands noms du crime organisé américain : Don Ochoa, Meyer Lansky, Pablo Escobar etc…

Evan recueillant les souvenirs de Jon
Evan Wright, journaliste, entreprend de recueillir les souvenirs d’un des plus célèbres criminels que les USA aient connus : Jon Roberts. American Desperado est le résultat de cette enquête et retrace la vie du Cocaïne Cowboy. Plongée abyssale dans les milieux mafieux et du trafic de drogue, l’ouvrage se présente à la fois comme une autobiographie à la première personne et comme un documentaire. La parole alterne entre le témoignage de Jon, ceux de ces anciens acolytes, de sa famille et les interventions de Evan Wright qui profite de ces encarts pour préciser, expliquer certains points mais aussi revenir sur certaines affirmations de Jon remises en cause par des témoignages divergents ou par l’absence de preuves.

Le ton est celui d’un homme extrêmement sûr de lui, qui ne regrette absolument rien et ne cherche nullement le pardon ou la rédemption. Si on peut être amener à le haïr profondément dans les premières pages, on finit par lui trouver un côté attachant. Sa loyauté, sa fidélité à ceux qui ne l’ont jamais trahi, sa capacité à comprendre les revirements de quelques-uns de ses amis et sa réticence à s’en prendre à eux lorsqu’on le lui demande éclairent un peu ce sombre tableau. Il n’en reste pas moins que Jon est un homme violent, parfaitement lucide sur ce qu’il est et ce qu’il fait et très intelligent. Tout au long de son parcours, il a su s’entourer des plus compétents à l’instar d’un Mickey Munday génie du bricolage capable de vous transformer un vieux rafiot en navire furtif de la dernière génération. C’est grâce à ce don pour dénicher les « talents » et à son efficacité que Jon a pu monter rapidement les échelons passant de la simple distribution à la gestion du transport de la cocaïne. Son témoignage permet de découvrir toutes les facettes du trafic de drogue jusque dans les détails explicitant les façons d’opérer, les techniques utilisées, les moyens matériels employés.
On est abasourdi devant l’incroyable organisation et les rouages si bien huilés de cette grande machine criminelle. Les combines pour déjouer la surveillance des autorités permettent à Jon d’avoir longtemps le dessus dans ce que l’on appelle alors « la guerre contre la drogue » des années 70-80. La police, la douane, les garde-côtes, DEA, FBI se font mener en bateau pendant que la CIA travaille à ses intérêts en n’hésitant pas à recruter au sein même du milieu. Jon lui-même devra accepter une mission. D’autres retourneront définitivement leur veste et finiront leur carrière aux services-secrets.

Si on sait que le point de vue de Jon est obligatoirement subjectif et partial, qu’il peut avoir exagéré ou édulcoré certains faits, il nous permet de constater que la réalité atteint voire dépasse la fiction. Sa période ado a des relents d’Orange Mécanique. Son parcours, un mix du Parrain, des Affranchis et de Scarface. Il ne nous épargne rien et nous parle de la même façon autant des scènes glauques et violentes que des anecdotes et péripéties les plus ubuesques. Il n’épargne personne non plus, célébrités, fonctionnaires de police, politiciens, juges, avocats, procureurs. La corruption permet de tout absoudre. Mieux encore, la guerre contre la drogue a permis aux trafiquants du cartel de Medellín de prendre de l’ampleur !

« Ce qui était drôle, c’est que plus la Concurrence arrêtait les trafiquants, mieux c’était pour nous : elle les éliminait du marché.[…] La guerre menée contre la drogue a aidé le cartel de Medellín à contrôler quatre-vingts pour cent du marché américain de la cocaïne. En 1985, il n’y avait plus que nous. […] Merci le gouvernement ! »

American Desperado est une lecture étonnante, intense, instructive. Le Mal inspire beaucoup cinéastes et écrivains. On ne sait pas toujours où s’arrête la fiction. Dans le cas de Jon, il ne s’agit pas de fiction bien que la forme de son témoignage tienne plus du thriller que de la confession. Cette immersion dans la peau et l’âme d’un grand criminel effraie mais passionne. A noter qu'une adaptation ciné est prévue. 

Bref, si vous souhaitez tout savoir sur comment bien frapper un type avec une batte de baseball ou avec un flingue, comment se débarrasser proprement d’un cadavre, comment éviter la prison si vous vous faites pincer, comment utiliser l’aviation militaire et les propriétés gouvernementales pour faire passer de la drogue sur le sol américain, comment contourner les contrôles des douaniers et des gardes-côtes et tout simplement comment vous faire un max de blé au nez et à la barbe des autorités, alors vous savez ce qu’il vous reste à lire.
Bienvenue en enfer !

Un immense merci au RouquinBouquine qui m'a permis non seulement de découvrir ce titre mais qui m'a, en plus, offert le livre et dont je vous invite fortement à découvrir la chaîne Youtube). Et n'oubliez pas l'opération #Un13eNoteCetEte lancée pour venir en aide aux éditions 13eNote !







Cette lecture entre dans le cadre du challenge Pavé de l'été 2014 organisée par Brize avec 701 pages.



vendredi 8 août 2014

Quand les ténèbres viendront - Isaac Asimov



Du célèbre auteur de science-fiction qu’était Isaac Asimov, j’ai lu la trilogie Fondation et le tout premier tome du cycle des Robots. Le point commun de ces livres est qu’ils ne sont pas vraiment des romans mais plutôt des recueils de nouvelles très liées entre elles sur un même thème, évoquant des personnages récurrents.
Cette fois c’est un recueil de nouvelles totalement différentes l’une de l’autre qu’il m’a été proposé de lire.
Quand les ténèbres viendront est donc un recueil de 20 nouvelles écrites entre 1941 et 1967 qui doit son titre à la première d’entre elles, celle qui a lancé la carrière d’Asimov et assuré sa renommée au sein des auteurs de science-fiction.

Comme c’est souvent le cas pour les recueils de nouvelles, la qualité est assez inégale d’un texte à l’autre et celui-ci ne déroge pas à la règle.
On retrouve bien la « patte » Asimov, son côté très scientifique, rigoureux et surtout logique. Il aborde plusieurs thèmes très divers dont le racisme, la politique, l’amour, le courage,  l’intelligence artificielle, la guerre, la science etc … Toujours mené avec intelligence, chaque texte cache un message ou invite à la réflexion. Même si certains me sont restés plutôt obscurs, d’autres ont des airs de fable moderne dont on retire une morale.

Dans l’ensemble, mon avis est partagé, disons qu’une bonne moitié des nouvelles m’a beaucoup plu tandis que j’ai trouvé les autres plus ou moins intéressantes.
Certaines m’ont vraiment enthousiasmée par leur originalité. Asimov sait surprendre et n’hésite pas à donner dans l’humour. Ainsi, un des textes m’a arraché de grands éclats de rire.
Pour ceux que ça intéresse, je dis un petit mot sur chacune des nouvelles au bas du billet mais je vous conseille de faire comme moi et de lire ce recueil « à l’aveugle » pour une complète surprise.

Le point fort de ce recueil ne réside finalement pas dans les nouvelles en elles-mêmes mais plutôt dans le texte de présentation qui les accompagne toutes.
Rédigées par Asimov lui-même, ces introductions sont riches d’enseignement sur le travail d’écriture d’Isaac Asimov et sur l’histoire de la science-fiction. Il y détaille le contexte d’écriture de chaque nouvelle, ce qui l’a influencé et inspiré, ses relations avec ses éditeurs et avec son lectorat. C’est d’autant plus intéressant que les nouvelles sont classées dans l’ordre chronologique, ce qui nous permet de suivre l’évolution de la carrière et de la réflexion d’Asimov.
Ce recueil contient d’ailleurs aussi bien des succès que des gros flops, l’un des textes a même été refusé. D’autres sont issus de défis qui lui ont été lancés lors d’émissions télé ou même au sein de sa famille ou encore des challenges personnels. On entre donc véritablement dans son univers et c’est un régal de découvrir cet homme à la renommée aujourd’hui mondiale et de le suivre dans son parcours d’écrivain.
Il était extrêmement lucide sur ses capacités. J’ai souvent lu des critiques qui lui reprochaient la pauvreté de son style et il en était parfaitement conscient :

« En ce qui concerne l’Art d’Ecrire, je suis un barbare absolu. Je n’ai reçu aucune formation méthodique, et, à ce jour, j’ignore encore Comment-On-Ecrit.
Tout simplement, j’écris suivant mon humeur, et aussi vite que les idées me viennent. »

Ce qui l’a poussé à tenter occasionnellement des efforts stylistiques. A vous, lecteurs, de vous faire votre jugement mais pour ma part, je préfère quand Asimov écrit librement. Personnellement, je ne le lis pas pour la forme mais surtout pour le fond.

Les nouvelles :

-         Quand les ténèbres viendront : Sur la planète Lagash où brillent continuellement six soleils, le crépuscule tombe conformément à la prophétie qui annonce la fin du monde. Les habitants qui ne connaissent pas l’obscurité s’interrogent ou paniquent. Une nouvelle très intéressante qui touche à l’Histoire et où Asimov expose sa théorie du temps cyclique qu’on retrouve dans Fondation.

-         Taches vertes : Le mode de vie individualiste est-il une bonne chose ? Ne serait-ce pas mieux de faire partie d’un tout, d’être de simples composants d’une entité unique ? Encore une nouvelle intéressante qui pousse à la réflexion.

-         Hôtesse : Le docteur Tholan, habitant d’une autre planète, est invité sur Terre. Est-il un espion qui cherche l’anéantissement de l’espèce humaine ? Je n’ai pas trop aimé ce texte-ci. Je n’ai pas compris où Asimov voulait en venir.

-         Y a-t-il un homme en incubation ? : L’espèce humaine est-elle condamnée à stagner ou à être anéantie dès qu’elle s’élève un peu trop ? Ou comment les humains provoquent des guerres dès que le progrès le leur permet. Le thème de la catastrophe et de son caractère inévitable est récurrent dans plusieurs nouvelles. On sent qu’Asimov se sent très touché par la rapidité folle des progrès de la science et des possibles conséquences et applications. Une problématique intéressante mais un traitement finalement ennuyeux.

-         Vide-C : Le courage ne vient pas toujours de qui l’on croit. Une magnifique nouvelle que j’ai suivi avec avidité avec une morale sur le comportement humain intéressante.

-         En une juste cause … : On peut arriver au même résultat par deux chemins totalement opposés. Un texte qui m’a rappelé le 1er volet de la trilogie Fondation, essentiellement tourné sur les relations intergalactiques, la diplomatie. Très intéressante et instructive.

-         Et si … : ou comment une simple remarque de son épouse a pu conduire Asimov à écrire une très belle nouvelle très touchante sur le destin. Tous les chemins mènent à Rome.

-         Sally : elle s’appelle Christine chez Stephen King avec une fin à la Terminator. Pas mal du tout.

-         Les mouches : pas compris, pas aimé !

-         Personne ici, sauf … : Les dangers de l’intelligence artificielle. Moyen.

-         Quelle belle journée ! : Très bonne nouvelle sur la nécessité de s’ouvrir sur l’extérieur et de ne pas rester confiné dans son petit monde.

-         Briseur de grève : Il n’y a pas de sot métier dit-on. Très bonne nouvelle sur le racisme à l’image de la société de caste indienne mais j’aurais imaginé une fin plus abrupte encore.

-         Introduisez la tête A dans le logement B : Qui ne s’est jamais pris la tête avec un mode d’emploi ? Une belle démonstration de l’humour asimovien.

-         Le sorcier à la page : un savant met au point un philtre d’amour moderne. Gare aux déceptions amoureuses ( et à celle du lecteur …)

-         Jusqu’à la quatrième génération : Rien compris !

-         L’amour, vous connaissez ? : Quand Asimov tourne en ridicule certains magazines de science-fiction de son époque, ça devient un vrai régal. Ma nouvelle préférée de ce recueil. Rires garantis !

-         La machine qui gagna la guerre : Quand finalement personne ne prend en compte le travail précédent des autres, d’où provient le résultat final ? Bonne idée mais assez décevant quand même.

-         Mon fils, le physicien : On peut avoir un gros QI, maman a toujours raison. Originale et tellement pleine de bon sens.

-         Les yeux ne servent pas qu’à voir : Bof

-         Ségrégationniste : Difficile de vous en parler sans tout raconter mais lisez-la, elle est très intéressante.


Lire Asimov est toujours une expérience intéressante, on en retire forcément quelque chose que ce soit des rires ou de la réflexion. Ce recueil est en plus particulièrement bien pensé, je le conseille à tous les amoureux de SF et d’Asimov.

 Merci à Dana et aux éditions Denoël !

Quand les ténèbres viendront – Isaac Asimov
Traduction Simone Hilling
Editions DENOËL collection Lunes d’encre
576 pages
Parution 04/06/2014