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dimanche 8 juin 2014

Dans la bibliothèque privée d'Hitler - Timothy W. Ryback



Dis-moi ce que tu lis je te dirai qui tu es.
Je ne sais pas si cet adage se vérifie. Néanmoins, Timothy Ryback a eu l’idée d’étudier le fond de la bibliothèque privée d’Hitler et d’essayer de voir et comprendre en quoi ses lectures ont pu l’influencer.
Hitler était un grand lecteur. Il souffrait pourtant d’un complexe d’infériorité du à sa courte scolarité. Autodidacte, il se forme par les livres. Mais loin de vouloir accumuler des connaissances, il se cherche surtout des appuis, des modèles intellectuels capables d’alimenter et enrichir ses propres idées. En farfouillant ainsi dans les ouvrages qu’a possédé le dictateur, c’est l’origine de l’idéologie nazie que l’on aperçoit.

La bibliothèque d’Hitler n’est pas consultable dans son intégralité. A l’époque, elle était dispersée en plusieurs lieux régulièrement fréquentés par Hitler. Une bonne partie qui était entreposée au bunker est à présent éparpillée aux quatre coins du monde. Heureusement, de nombreux volumes sont aujourd’hui conservés à la bibliothèque du Congrès aux Etats-Unis. C’est ce fond documentaire que Timothy Ryback a étudié.
Le seul examen de ce fond manquerait d’intérêt si Timothy Ryback n’avait pas enrichi son travail en l’inscrivant dans l’histoire personnelle d’Hitler et celle du parti nazi. De même, il fait régulièrement intervenir dans son texte les propos du philosophe et critique littéraire  Walter Benjamin afin d’éclairer le comportement d’Hitler en tant que lecteur.

Les premiers chapitres de l’ouvrage de Timothy Ryback traitent de la vie au front d’Hitler pendant la première guerre. L’auteur évoque ses quelques lectures ( des guides touristiques et des ouvrages d’architecture ) mais surtout sa vie et sa personnalité. Son premier et principal mentor, Dietrich Eckart, est également évoqué à travers les lectures qu’il a offertes à Hitler ainsi qu’en lui faisant part de ses idées antisémites. C’est l’époque où Hitler harangue les foules à la brasserie de Munich. Timothy Ryback revient alors sur les querelles qui ont présidé au choix de celui qui serait à la tête du parti, notamment sur celle qui opposa Hitler à Otto Dickel, intellectuel affirmé et auteur de Résurgence de l’Occident. Cet ouvrage, pendant optimiste du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, affirme qu’un nationalisme exacerbé associé à un antisémitisme déclaré permettrait à l’Europe de remonter la pente.

On apprend également qu’Hitler était un grand admirateur de Shakespeare. Bien que sa bibliothèque contint très peu de romans fictions, on compte parmi ses préférés essentiellement des romans d’aventure comme celle de Robinson Crusoé, des romans de Fenimore Cooper et de Karl May. A côté de ces quelques fictions, Hitler possédait également les grands classiques de la littérature de guerre : l’ouvrage de Clausewitz, des récits de guerre dont celui de Lüdendorff, des manuels d’histoire, des biographies de grands dirigeants ( Alexandre le Grand, Pierre le Grand, Jules César …). On a également pu retrouver un document rassemblant les titres empruntés par Hitler à la bibliothèque d’un institut d’extrême-droite de Munich. Les lectures choisies sont très éclectiques : œuvres historiques ( sur les révolutions russes par exemple), œuvres sur la religion et la mythologie, œuvres philosophiques ( Kant, Fichte, Rousseau, Machiavel …). Tous les ouvrages antisémites y sont passés et notamment le tristement célèbre Juif international : le problème du monde d’Henri Ford et bien d’autres encore.
Timothy Ryback nous épate aussi en nous montrant la liste des lectures recommandés à tout bon nazi digne de ce nom, liste d’ouvrages qui était remise à tout nouveau membre du parti. On y trouve bien sûr les livres d’Henri Ford, de Dietrich Eckart …

Timothy Ryback revient aussi, dans les chapitres suivants, sur la période d’emprisonnement d’Hitler, ses conditions de détention, ses lectures de l’époque mais principalement sur la rédaction de Mein Kampf, relevant, à l’aide des manuscrits originaux, les hésitations et les corrections apportées au texte par Hitler au fur et à mesure de la rédaction. Il apporte aussi un éclairage intéressant sur la rédaction de ce texte en expliquant quelles lectures faites par Hitler à cette époque ont influencé les idées contenues dans Mein Kampf à l’image de Typologie raciale du peuple allemand de Hans F. K. Günther.
Timothy Ryback s’attarde également sur les difficultés de publication, la réception et l’accueil réservé à Mein Kampf lors de sa sortie puis comment il est devenu un « best-seller ».
On apprend également que Mein Kampf comportait deux autres volumes dont un n’a jamais été édité et dont on a jamais retrouvé le manuscrit.

Ma plus grosse surprise à la lecture de cet ouvrage fut de découvrir qu’Hitler avait emprunté ses idées eugénistes aux américains ! En effet, l’eugénisme est une idéologie qui existait chez les américains bien avant les nazis. Le représentant de ce courant, Madison Grant, a écrit La fin de la grande race en 1916 dans lequel il met en garde le peuple américain contre les dangers de l’immigration et le risque d’extinction de la race blanche, préconisant la stérilisation des éléments inférieurs de la société et autres horreurs du même genre. Timothy Ryback rapporte d’ailleurs que Hitler était entré en relation directe avec Leon Whitney de la société américaine d’eugénisme pour lui réclamer des ouvrages sur la stérilisation etc…

Autres faits évoqués, c’est cette guerre des livres et la tentative d’un ecclésiastique pour diviser les nazis qui m’ont particulièrement intéressée. En effet, en 1933, le chef idéologue du parti nazi Alfred Rosenberg rédige un ouvrage Le mythe du XXème siècle qui déclenche la colère de l’Eglise. Apologie de la polygamie et de la stérilisation forcée, le livre est porté sur les listes d’ouvrages recommandés de l’éducation nationale. Le livre de Rosenberg est mis à l’Index. Enorme publicité ! Le livre explose les records de vente. C’est alors qu’un évêque autrichien a une idée. Remarquant la division des nazis au sujet du livre de Rosenberg, il profite de l’occasion pour tenter de provoquer une véritable scission. Alois Hudal rédige alors Fondements du national-socialisme préconisant d’unir les idéologies nazie et catholique contre un ennemi commun : le bolchevisme. L’effet désiré est obtenu, les nazis sont divisés, la majorité penche en faveur d’Hudal mais les heurts entre les deux factions sont de plus en plus violents et s’étalent publiquement. Hitler doit intervenir et affirmer définitivement sa position.

Plus qu’une simple analyse de l’influence des lectures d’Hitler sur l’idéologie nazie, Dans la bibliothèque privée d’Hitler, c’est aussi l’histoire du parti nazi à travers les livres. La démarche est originale et intelligente et le résultat passionnant. Se basant sur la présence, l’absence, la nature des traces et annotations écrites d’Hitler sur ses livres, Timothy Ryback est à même de proposer une autre histoire de cette époque. Bien qu’il soit souvent contraint à la conjecture plus qu’à l’affirmation, il nous apprend énormément de choses et invite, grâce au renfort de Walter Benjamin, à réfléchir à l’utilité de la littérature. Un ouvrage à découvrir !


dimanche 26 janvier 2014

L'étoile jaune et le croissant - Mohammed Aïssaoui



Pourquoi n’y-a-t-il aucun arabe ou musulman de France ou du Maghreb parmi les Justes ?
Voilà la question que s’est posée Mohammed Aïssaoui et à laquelle il a tenté de répondre dans ce très court ouvrage.
Il s’intéresse alors à la figure de Si Kaddour Benghabrit fondateur de la Grande Mosquée de Paris, figure qui va lui servir de fil rouge durant toute son enquête. Car la légende prétend que la Grande Mosquée aurait servi à abriter plus de 1700 personnes durant cette période obscure de l’occupation allemande.
Documentaires vidéos, archives, témoignages sont les matériaux sur lesquels se base Mohammed Aïssaoui. Cela semble prometteur et pourtant … Les documentaires sont trop peu nombreux sur le sujet et n’ont pas suscité d’intérêt qui aurait permis des enquêtes plus approfondies. Pis ! Les témoins auxquels ils font référence sont aujourd’hui disparus. Il faut retrouver leur famille, des descendants, des proches susceptibles d’apporter leur pierre à l’édifice. Malheureusement, soit on ne trouve personne, soit elles ne savent rien, soit elles refusent de parler.

Petit à petit toutefois, Mohammed Aïssaoui glane quelques informations, quelques anecdotes, qui à défaut de prouver ce qui reste pour l’instant des rumeurs, montre que oui, Si Kaddour a aidé des juifs qui lui avaient demandé sa protection.
Par sa position de diplomate, l’homme avait le bras long et ses interventions ont été salutaires. Son entreprise de récupération de l’hôpital franco-musulman de Bobigny qui était tombé aux mains des allemands a permis de sauver nombre de gens. En effet, l’hôpital et son personnel était un maillon de la Résistance et ont délivré faux papiers et faux certificats permettant ainsi à plusieurs personnes d’échapper à la gestapo.
Mohammed Aïssaoui rencontre également des personnalités et c’est ainsi qu’il nous livre l’histoire des parents de Philippe Bouvard. On croise aussi celle du roi Mohammed V dont la volonté affichée de protéger la communauté juive de son royaume n’est plus à prouver. Et pourtant, aucune trace de lui parmi les Justes.

Pourquoi de tels « oublis » ? Et pourquoi ces réticences face à la démarche de Mohammed Aïssaoui ? Pourquoi cette minimisation de l’action de Si Kaddour par ses successeurs ? L’homme avait semble-t-il de nombreux détracteurs au point d’être accusé de collaboration.
Car, des arabes et des musulmans collabos, il y en a eu. Pour preuve la création de cette légion SS musulmane et de la Brigade nord-africaine très liée avec la Gestapo.

Voilà un petit livre utile qui m’aura appris beaucoup de choses encore une fois sur cette sombre période. Mohammed Aïssaoui rend bien compte de la difficulté du devoir de mémoire confronté à la progressive disparition des témoins, à cette obstination du silence, à ces sources qui se contredisent.
On ressort de la lecture aussi frustré que notre enquêteur. Tout comme lui, on espère trouver les preuves irréfutables, le témoin qui fera toute la lumière. Mais on doit se contenter de ce qu’on trouve.
Petit bémol : la présentation qui suit certes l’enquêteur au fil de ses rencontres mais donne une impression de fouillis. J’aurais aimé quelque chose de plus construit.

Merci à Lise et aux éditions Folio.

dimanche 11 décembre 2011

L'Insu - Pierre Sauvanet



4ème de couverture :

Effectuer quelque chose à l’insu de soi-même, c’est ce que nous faisons tous chaque jour. Mais reste à savoir si cet « à l’insu de » est une condition nécessaire et quasi suffisante pour que ce quelque chose soit fait. L’image la plus simple de cette réalité complexe est tout entière illustrée par une devinette attribuée à Léonard de Vinci : « Qu’est-ce qu’on cherche sans le trouver ; qu’est-ce qu’on trouve sans le chercher ? – Le sommeil. »
Ou encore – et cette fois c’est Stendhal qui formule l’idée : vouloir-être-naturel est impossible. Être naturel, c’est être naturel sans vouloir l’être – stratégie oblique de la volonté.
Ainsi, certaines choses ne peuvent se réaliser qu’à l’insu du sujet, et non en toute conscience. Par rapport à l’inconscient, il y aurait donc une certaine positivité du non-conscient, que l’on peut essayer paradoxalement de penser, voire de favoriser. L’insu est pris entre le penser et le vivre. C’est l’enjeu de ce livre.

Mon avis :

Bien que ce soit un livre de philosophie, L’Insu de Pierre Sauvanet est construit de façon à rendre la lecture fluide et aérienne.
Il se présente en 4 parties sous la forme d’une succession de courts paragraphes numérotés qui ne sont pas sans rappeler les aphorismes de Nietzsche.
Bien que l’auteur précise dans la vidéo jointe à ce billet que la lecture dans l’ordre n’est pas obligatoire, j’ai trouvé qu’elle était quand même nécessaire afin de ne pas perdre le fil.
Cet ouvrage se veut donc une réflexion sur l’Insu, terme que l’on emploie que dans le cadre de l’expression rendue célèbre « faire quelque chose à son insu ».
Je ne suis pas sûre d’avoir tout bien compris étant novice en philosophie. Les références à certains grands penseurs et à leur pensée m’ont d’ailleurs gênée. J’ai un peu déploré le changement de style intempestif tout au long de l’ouvrage. Parfois, certains passages étaient tout à fait limpides, écrits dans une langue claire et simple, utilisant des exemples concrets de la vie quotidienne. Mais d’autres sont plus obscurs, font référence à des notions philosophiques et psychologiques que je ne maîtrise absolument pas. Les quelques essais de style de l’auteur (jeux de mots …) m’ont aussi parfois agacée.
Malgré ces quelques bémols, j’ai pris plaisir à cette lecture par les réflexions qu’elle soulève sur toutes sortes de sujets et pas seulement sur l’Insu.
Ce que j’ai retenu et compris de ma lecture en quelques mots : l’insu englobe tout ce que l’on fait sans en avoir conscience, nos réflexes et nos automatismes. Lorsque je respire, je ne pense pas à inspirer et expirer à chaque fois. Cela se fait naturellement. L’insu, c’est donc ce qui nous permet de faire un tas de choses sans avoir besoin d’y penser. L’insu nous soulage de beaucoup de pensées « parasites ». Imaginez que vous soyez obligé de penser chacun de vos gestes et de vos actes. Imaginez-vous en train de marcher et de penser au fait qu’il vous faut mettre un pied devant l’autre. Mais l’insu, ce n’est pas l’oubli et ne peut se baser que sur le su. On ne peut pas faire inconsciemment quelque chose que l’on ignore.

« L’insu, ce n’est pas souffrir dans tout son être d’un manque neurologique, c’est consciemment faire le vide pour vivre pleinement. »

Je pense toutefois qu’il me sera nécessaire de relire ce livre une deuxième fois. Beaucoup de choses m’ont échappé.
En tout cas, il m’a donné à réfléchir et m’a donné envie de me mettre sérieusement à la philosophie. Ne serait-ce que pour connaître au minimum les grands philosophes et les grandes lignes de leurs idées.

https://www.youtube.com/watch?v=0xtzKl_SmGg

Je remercie beaucoup Ys et le site News Book ainsi que les Editions Arléa pour cette intéressante invitation à la réflexion.