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mardi 24 février 2015

Mille regrets - Elsa Triolet





Il y a certains grands auteurs de la littérature française dont on a malheureusement beaucoup de mal à trouver les œuvres aujourd’hui car elles ne sont plus éditées. Vient alors la chasse aux occasions chez les bouquinistes ou sur la toile mais les prix souvent exorbitants refroidissent considérablement le pauvre lecteur qui n’a plus qu’à se morfondre de frustration.

Elsa Triolet, la non moins talentueuse compagne du célèbre Aragon, fait partie de ces auteurs difficilement trouvables mais pour notre plus grande joie les éditions Denoël rééditent son recueil de nouvelles Mille regrets paru à l’origine en 1942 chez le même éditeur. 

Ce recueil se compose de 4 nouvelles que j’ai toutes aimé sans préférence particulière. Trois d’entre elles mettent en scène une femme et la deuxième dans l’ordre du recueil, la plus longue, est entièrement consacrée à un homme. Quatre portraits donc, d’un homme et de trois femmes confrontés à leur destin, aux affres de l’amour et du mariage. Et ce que j’ai adoré chez Elsa Triolet c’est sa capacité à faire abstraction de son propre sexe et de pouvoir mettre en scène aussi bien des hommes que des femmes avec leurs propres désirs, soucis, inquiétudes sans que jamais cela ne sonne faux. Elsa n’est pas comme ces auteures qui ne savent/ veulent pas sortir de la littérature de genre. Ses propos sont unisexes et elle évoque des thèmes qui parlent à tous. Elle ne fait pas de favoritisme et est aussi dure avec les femmes qu’avec les hommes. Les portraits qu’elle brosse ne sont donc pas toujours flatteurs. Bien au contraire. Les destinées qu’elle imagine sont empreintes de nostalgie, de mélancolie, de souffrance et de tragique.

La première nouvelle porte le titre du recueil. Le personnage principal qui est aussi la narratrice et dont on ignore le nom se trouve en zone libre à Nice. Elle est seule, l’homme qu’elle aime est apparemment mort, elle n’ose pas demander confirmation car il était marié à une autre. Sans famille, ni amis vers qui se tourner, elle doit se débrouiller pour survivre dans un contexte de guerre où la nourriture et les vêtements sont un luxe. La misère et les privations impriment leurs marques sur ses traits et son corps. Une curieuse rencontre l’aide momentanément à mieux vivre. Une autre, qu’elle cherchait pourtant à éviter, va bouleverser sa vie.
J’ai adoré cette nouvelle. J’aimerais vous dire en détails pourquoi mais je serais obligée de spoiler et ce n’est pas concevable. Cette nouvelle m’a beaucoup touchée et émue. L’atmosphère y est très mélancolique et Elsa Triolet parvient incroyablement bien à rendre l’état d’esprit de son personnage. 

La deuxième nouvelle, intitulé « Henri Castellat » nous emmène à Paris peu avant la guerre. Henri est écrivain et est en âge de se marier, sa mère ne cesse de l’y pousser. Il rencontre une jeune femme magnifique Annabelle avec laquelle il s’entend à merveille au tout début. Mais la belle commence à avoir quelques exigences, de ces exigences qui font fuir les hommes. Un lâche, voilà ce qu’est Henri pour elle. Il fuit l’amour et ses responsabilités. Conscient de l’approche de la guerre, Henri cherche à quitter l’Europe.   
Une nouvelle assez cocasse avec un personnage qui refuse tout engagement quel qu’il soit. Ses rapports avec les femmes, sa mère ou ses fréquentations, sont l’occasion de scènes amusantes qui peuvent paraître « cliché » mais qui reflètent néanmoins la réalité. Elsa Triolet y montre tout son humour et n’hésite pas à tacler les petits travers féminins … et masculins.

La troisième nouvelle « Le destin personnel » s’ouvre sur un monologue désabusé de Charlotte, femme mariée à un homme qu’elle n’aime pas. La guerre l’oblige à accueillir chez elle la famille de son beau-frère ainsi que sa mère. Son beau-frère ne travaille pas, sa belle-sœur est convalescente, son neveu un véritable chenapan. Charlotte s’use la santé à gérer sa maisonnée et trouve une bouffée d’oxygène lorsqu’elle peut enfin s’échapper à l’occasion d’une invitation à rejoindre un couple d’amis à la campagne. Là encore les conditions de vie sont difficiles mais Charlotte trouve son bonheur dans cette grande maison dépeuplée et ces paysages envoûtants. Magnifique nouvelle avec des descriptions courtes mais somptueuses qui invitent vraiment au rêve. On se prend à envier les escapades champêtres de Charlotte. Mais Elsa Triolet nous mène par le bout du nez et les apparences sont trompeuses.

Quatrième et dernière nouvelle « La belle épicière » me fait penser à un mélange de Madame Bovary, L’Assommoir et Nana. Madame Louise est l’épicière du quartier. Aimée de tous ses voisins, son commerce ne désemplit pas et malgré un mauvais mariage et un garnement qui n’en fait qu’à sa tête, tout va plutôt bien. Madame Louise est une belle femme, en témoigne les visites quotidiennes et ponctuelles de « L’amoureux », visites attendues et accompagnées des éclats de rire des voisins. Oui, Madame Louise est une belle femme, elle ne s’en rendait pas compte jusqu’à maintenant, prisonnière qu’elle était de son quotidien. Mais dorénavant, elle en est consciente, elle a du « sex-appeal », une révélation qui va complètement chambouler la vie de cette brave épicière.   
Une nouvelle qui tient presque de la fable, j’ai adoré encore une fois.

Sublime découverte que la plume d’Elsa Triolet. Son style concis, efficace, sans fioritures ni artifices dégage une grande force qui exacerbe les sentiments de ces personnages.  Les descriptions sont sublimées par des métaphores bien choisies et d’une grande poésie. Le ton est libre, parfois familier sans être vulgaire, je ne m’attendais pas à ça venant d’une femme de l’époque, j’avais parfois l’impression que c’est un homme qui écrivait !

J’ai beaucoup aimé la façon dont Elsa aborde les sujets de la solitude, de la lâcheté, de la souffrance sentimentale. C’est triste, mélancolique, désespéré. Elle est directe mais le fait avec beaucoup de pudeur et de tact. La guerre est toujours là, son ombre plane sur chaque récit, non pas à travers la présence de l’occupant mais à travers la vie quotidienne, des petites choses qui semblent, en dehors des grands malheurs, insignifiantes ou banales.
Bref, je suis complètement conquise ! Je crois bien avoir enfin trouvé l’auteurE qui me corresponde par son style et les sujets qu’elle aborde. Elle me parle.
Et puis me voilà réconciliée avec le genre de la nouvelle.
J’espère vraiment que les éditions Denoël continueront leur travail de réédition des œuvres d’Elsa Triolet.


« Le temps de déjeuner, et l’eau s’était déjà retirée des rues. Sur les quais détrempés, des hommes enlevaient les galets que la mer avait laissés jusque devant les grands hôtels et les belles villas. Le soleil n’avait rien d’apaisant. La mer grondait et montrait ses dents blanches. La Promenade était presque vide à cause du temps et de l’heure. Soudain, je vois la mer qui se creuse, des vagues se cabrent comme des chevaux, queues et crinières blanches au vent, elles sautent par-dessus le parapet ! Je suis restée longtemps à regarder faire les vagues. Les balayeurs ont presque fini d’enlever les galets, remettent en place les fauteuils blancs renversés, trempés. Je suis bien dans mon manteau, je n’ai pas froid. »

Walter Crane - Les chevaux de Neptune - 1893




« Il y eut des nuits d’orage. Ça commençait vers le soir par un grand vent. Les sorcières du pays arrivent sur leurs manches à balai, et mènent la danse au-dessus du plateau, avec une rapidité et un bruit d’hélices. Puis on voit dans le ciel une étincelle de court-circuit et c’est la catastrophe : le ciel a reçu le choc, se fend comme une tasse de porcelaine fine et s’écroule dans un énorme bruit de casse. Longtemps après on entend rouler les morceaux… »



« Je suis rentrée à l’aube. Dans les collines le vent vient me souffler au visage tous les parfums de la nuit. Il ne fait pas encore assez jour pour voir, mais je sais que les pierres qui roulent sous mes pieds  et me fuient, sont rondes et jaune clair, si semblables aux pommes de terre qu’il faut les voir rouler et se rendre compte de leur poids pour croire que ce ne sont pas de vraies pommes de terre. On pense beaucoup aux pommes de terre de nos jours, à quoi voulez-vous qu’on pense ? A la dignité de l’homme, comme on disait dans le temps ? »

Un grand merci à Célia et aux éditions Denoël !

Mille regrets - Elsa Triolet
Editions Denoël - Collection Empreinte
289 pages
Paru le : 19/02/2015
Prix : 16,50 euros


vendredi 8 août 2014

Quand les ténèbres viendront - Isaac Asimov



Du célèbre auteur de science-fiction qu’était Isaac Asimov, j’ai lu la trilogie Fondation et le tout premier tome du cycle des Robots. Le point commun de ces livres est qu’ils ne sont pas vraiment des romans mais plutôt des recueils de nouvelles très liées entre elles sur un même thème, évoquant des personnages récurrents.
Cette fois c’est un recueil de nouvelles totalement différentes l’une de l’autre qu’il m’a été proposé de lire.
Quand les ténèbres viendront est donc un recueil de 20 nouvelles écrites entre 1941 et 1967 qui doit son titre à la première d’entre elles, celle qui a lancé la carrière d’Asimov et assuré sa renommée au sein des auteurs de science-fiction.

Comme c’est souvent le cas pour les recueils de nouvelles, la qualité est assez inégale d’un texte à l’autre et celui-ci ne déroge pas à la règle.
On retrouve bien la « patte » Asimov, son côté très scientifique, rigoureux et surtout logique. Il aborde plusieurs thèmes très divers dont le racisme, la politique, l’amour, le courage,  l’intelligence artificielle, la guerre, la science etc … Toujours mené avec intelligence, chaque texte cache un message ou invite à la réflexion. Même si certains me sont restés plutôt obscurs, d’autres ont des airs de fable moderne dont on retire une morale.

Dans l’ensemble, mon avis est partagé, disons qu’une bonne moitié des nouvelles m’a beaucoup plu tandis que j’ai trouvé les autres plus ou moins intéressantes.
Certaines m’ont vraiment enthousiasmée par leur originalité. Asimov sait surprendre et n’hésite pas à donner dans l’humour. Ainsi, un des textes m’a arraché de grands éclats de rire.
Pour ceux que ça intéresse, je dis un petit mot sur chacune des nouvelles au bas du billet mais je vous conseille de faire comme moi et de lire ce recueil « à l’aveugle » pour une complète surprise.

Le point fort de ce recueil ne réside finalement pas dans les nouvelles en elles-mêmes mais plutôt dans le texte de présentation qui les accompagne toutes.
Rédigées par Asimov lui-même, ces introductions sont riches d’enseignement sur le travail d’écriture d’Isaac Asimov et sur l’histoire de la science-fiction. Il y détaille le contexte d’écriture de chaque nouvelle, ce qui l’a influencé et inspiré, ses relations avec ses éditeurs et avec son lectorat. C’est d’autant plus intéressant que les nouvelles sont classées dans l’ordre chronologique, ce qui nous permet de suivre l’évolution de la carrière et de la réflexion d’Asimov.
Ce recueil contient d’ailleurs aussi bien des succès que des gros flops, l’un des textes a même été refusé. D’autres sont issus de défis qui lui ont été lancés lors d’émissions télé ou même au sein de sa famille ou encore des challenges personnels. On entre donc véritablement dans son univers et c’est un régal de découvrir cet homme à la renommée aujourd’hui mondiale et de le suivre dans son parcours d’écrivain.
Il était extrêmement lucide sur ses capacités. J’ai souvent lu des critiques qui lui reprochaient la pauvreté de son style et il en était parfaitement conscient :

« En ce qui concerne l’Art d’Ecrire, je suis un barbare absolu. Je n’ai reçu aucune formation méthodique, et, à ce jour, j’ignore encore Comment-On-Ecrit.
Tout simplement, j’écris suivant mon humeur, et aussi vite que les idées me viennent. »

Ce qui l’a poussé à tenter occasionnellement des efforts stylistiques. A vous, lecteurs, de vous faire votre jugement mais pour ma part, je préfère quand Asimov écrit librement. Personnellement, je ne le lis pas pour la forme mais surtout pour le fond.

Les nouvelles :

-         Quand les ténèbres viendront : Sur la planète Lagash où brillent continuellement six soleils, le crépuscule tombe conformément à la prophétie qui annonce la fin du monde. Les habitants qui ne connaissent pas l’obscurité s’interrogent ou paniquent. Une nouvelle très intéressante qui touche à l’Histoire et où Asimov expose sa théorie du temps cyclique qu’on retrouve dans Fondation.

-         Taches vertes : Le mode de vie individualiste est-il une bonne chose ? Ne serait-ce pas mieux de faire partie d’un tout, d’être de simples composants d’une entité unique ? Encore une nouvelle intéressante qui pousse à la réflexion.

-         Hôtesse : Le docteur Tholan, habitant d’une autre planète, est invité sur Terre. Est-il un espion qui cherche l’anéantissement de l’espèce humaine ? Je n’ai pas trop aimé ce texte-ci. Je n’ai pas compris où Asimov voulait en venir.

-         Y a-t-il un homme en incubation ? : L’espèce humaine est-elle condamnée à stagner ou à être anéantie dès qu’elle s’élève un peu trop ? Ou comment les humains provoquent des guerres dès que le progrès le leur permet. Le thème de la catastrophe et de son caractère inévitable est récurrent dans plusieurs nouvelles. On sent qu’Asimov se sent très touché par la rapidité folle des progrès de la science et des possibles conséquences et applications. Une problématique intéressante mais un traitement finalement ennuyeux.

-         Vide-C : Le courage ne vient pas toujours de qui l’on croit. Une magnifique nouvelle que j’ai suivi avec avidité avec une morale sur le comportement humain intéressante.

-         En une juste cause … : On peut arriver au même résultat par deux chemins totalement opposés. Un texte qui m’a rappelé le 1er volet de la trilogie Fondation, essentiellement tourné sur les relations intergalactiques, la diplomatie. Très intéressante et instructive.

-         Et si … : ou comment une simple remarque de son épouse a pu conduire Asimov à écrire une très belle nouvelle très touchante sur le destin. Tous les chemins mènent à Rome.

-         Sally : elle s’appelle Christine chez Stephen King avec une fin à la Terminator. Pas mal du tout.

-         Les mouches : pas compris, pas aimé !

-         Personne ici, sauf … : Les dangers de l’intelligence artificielle. Moyen.

-         Quelle belle journée ! : Très bonne nouvelle sur la nécessité de s’ouvrir sur l’extérieur et de ne pas rester confiné dans son petit monde.

-         Briseur de grève : Il n’y a pas de sot métier dit-on. Très bonne nouvelle sur le racisme à l’image de la société de caste indienne mais j’aurais imaginé une fin plus abrupte encore.

-         Introduisez la tête A dans le logement B : Qui ne s’est jamais pris la tête avec un mode d’emploi ? Une belle démonstration de l’humour asimovien.

-         Le sorcier à la page : un savant met au point un philtre d’amour moderne. Gare aux déceptions amoureuses ( et à celle du lecteur …)

-         Jusqu’à la quatrième génération : Rien compris !

-         L’amour, vous connaissez ? : Quand Asimov tourne en ridicule certains magazines de science-fiction de son époque, ça devient un vrai régal. Ma nouvelle préférée de ce recueil. Rires garantis !

-         La machine qui gagna la guerre : Quand finalement personne ne prend en compte le travail précédent des autres, d’où provient le résultat final ? Bonne idée mais assez décevant quand même.

-         Mon fils, le physicien : On peut avoir un gros QI, maman a toujours raison. Originale et tellement pleine de bon sens.

-         Les yeux ne servent pas qu’à voir : Bof

-         Ségrégationniste : Difficile de vous en parler sans tout raconter mais lisez-la, elle est très intéressante.


Lire Asimov est toujours une expérience intéressante, on en retire forcément quelque chose que ce soit des rires ou de la réflexion. Ce recueil est en plus particulièrement bien pensé, je le conseille à tous les amoureux de SF et d’Asimov.

 Merci à Dana et aux éditions Denoël !

Quand les ténèbres viendront – Isaac Asimov
Traduction Simone Hilling
Editions DENOËL collection Lunes d’encre
576 pages
Parution 04/06/2014





mardi 9 juillet 2013

Journal d'un vieux dégueulasse - Charles Bukowski



Les gens ont parfois besoin qu’on leur mette une grande claque dans la trogne et faut reconnaître que le grand Buko excelle en la matière.
D’entrée de jeu, rien qu’avec le titre, il nous met dans l’ambiance. Ici pas de chichis, Bukowski a des choses à dire et à raconter et il n’y va pas par quatre chemins. Il donne dans le brut de décoffrage, dans le cru et le vulgaire. Amis des Bisounours, circulez, y a rien à voir !
Connaissant cette réputation, on peut hésiter à se lancer dans l’œuvre de Bukowski et ça a été mon cas. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que Bukowski, ce n’est pas que des histoires de fesses, de beuveries et de courses de chevaux.

Journal d’un vieux dégueulasse est un recueil au style varié de très courtes nouvelles ou chroniques parues à l’origine dans un journal et incluant parfois des pages dédiées à quelques aphorismes ou encore des pages entières de dialogue non marqué.
On y croise le célèbre Neal Cassady mais aussi Jack Kerouac ainsi que d’autres personnages réputés, à l’image de Buko lui-même, pour leur anti-conformisme.
Bukowski y mêle la fiction et l’autobiographie mais y glisse aussi ses propres réflexions, son propre regard sur la société qui nous entoure mais aussi sur l’humanité dans son ensemble. Un regard dur et acéré mais tellement lucide. Il touche à tous les sujets, politique, religion, comportement humain, Bukowski est un anthropologue à sa façon.

Parmi donc quelques nouvelles fictionnelles, tantôt donnant dans le roman noir, tantôt dans le fantastique loufoque ( vous avez déjà vu un ange jouer au base-ball ?), et d’autres nouvelles inspirées de sa propre vie ou de celle de ses amis, Bukowski nous offre des passages d’une grande force, faisant éclater la vérité telle qu’elle est. Est-ce qu’il exagère ? Oui un peu et délibérément. Dans l’émission Apostrophe où il avait fait un passage remarqué, il explique clairement que la façon dont les philosophes et autres intellectuels s’adressent au public est tellement ennuyeuse qu’ils ont beau dire des vérités, personne ne les écoute. Bukowski, lui, garnit bien son hameçon avant de le lancer à l’eau. Et ça marche ! En tout cas, moi j’ai mordu.

J’ai découvert un auteur qui, au-delà de sa réputation sulfureuse et de ses penchants pour l’alcool et le sexe, est un homme doté d’une certaine sensibilité. Dans certaines des nouvelles, il dévoile une partie de son enfance, de ses mauvaises expériences dans la vie active ou avec les femmes. Il y exprime une certaine forme de rage mais aussi d’impuissance, un sentiment  de fatalité et de renoncement qui s’illustre concrètement par ce qu’il appelle la position de l’homme frigorifié.

A côté de ça, c’est vrai que pour le lire, il vaut mieux ranger sa pudeur et son romantisme au placard. Les scènes de sexe abondent et sont décrites crûment sans artifices, inutile d’embellir ce qui ne l’est pas. Bukowski va même loin dans le scabreux : nécrophilie, scatophilie, faut avoir les tripes bien attachées !

Bukowski m’aura donc profondément marquée par son côté provocateur, son style percutant, son refus des conventions ( au point d’en volontairement ignorer les majuscules en début de phrase) et par son discours plein de bon sens et de perspicacité mais aussi surprise par son côté touchant et parfois plein d’humour.
J’ai découvert un très grand écrivain, je suis plus qu’emballée et j’ai bien l’intention de me jeter sur ses autres écrits.


lundi 27 août 2012

Histoires extraordinaires - Edgar Allan Poe



Mon avis :

Après les références faites aux nouvelles de Poe par Bradbury dans les Chroniques martiennes, je mourrais d’envie de faire enfin connaissance avec cet auteur incontournable.
J’ai commencé ma découverte par ce recueil des Histoires extraordinaires.
Je ne pense pas que c’était un choix judicieux et je vais vous expliquer pourquoi :

Poe a écrit nombre de nouvelles qu’on trouve dans différents recueils. Les Histoires extraordinaires et les Nouvelles Histoires extraordinaires en regroupent la majorité, toutes traduites par Charles Baudelaire. Les nouvelles ne sont pas présentées par ordre chronologique d’écriture mais sont plutôt disposées de façon à conserver un lien logique d’une nouvelle à l’autre. On retrouvera les mêmes thèmes, les mêmes problématiques, les mêmes ficelles. Ce qui peut expliquer que certains lecteurs aient eu l’impression de lire à chaque fois la même histoire. Si vous craignez cette sensation de répétition, premier conseil : lisez les nouvelles dans le désordre.

Le recueil des Histoires extraordinaires regroupe 13 nouvelles que j’ai trouvées inégales en qualité (selon mes propres goûts qui ne seront donc pas forcément les vôtres). Voici le détail de mes impressions pour chacune d’entre elles :

Double assassinat dans la rue Morgue :
Une des nouvelles les plus célèbres de l’auteur, elle s’inscrit dans le pur roman policier où l’accent est surtout mis sur le sens de l’observation et sur l’esprit de déduction. Elle met en scène le lieu d’un crime et deux personnages qui vont s’essayer à résoudre l’affaire : M.Dupin et le narrateur. Ces deux personnages et leur façon de procéder ont clairement inspiré Sir Arthur Conan Doyle et ses célèbres Sherlock Holmes et Dr Watson.
Intéressante par le fait qu’elle soit une source d’inspiration, cette nouvelle ne m’a particulièrement emballée.

La lettre volée :
On reprend les mêmes personnages et on recommence. Cette fois-ci, nos deux détectives amateurs recherchent une lettre assez compromettante.
Ici aussi, le dénouement n’est pas particulièrement époustouflant. Il faut dire qu’à notre époque, les ficelles sont usées jusqu’à la corde mais je reconnais que ça a du avoir un caractère très novateur pour l’époque de Poe.

Le Scarabée d’or :
Une nouvelle étrange où on oscille entre fantastique (par le décor, la psychologie des personnages) et l’aventure. Elle a peut-être pu inspirer Stevenson. On y trouve aussi un cours d’initiation à la cryptographie (science que Poe adorait). J’ai bien aimé mais sans plus.

Le canard au ballon :
L’histoire et le contexte d’écriture de cette nouvelle sont plus intéressants que la nouvelle elle-même. Il s’agit à l’origine d’un canular paru dans un journal. Poe y raconte l’exploit réalisé par une poignée de savants ayant réussi la traversée de l’Atlantique en ballon (à savoir que ceci n’a été réalisé pour la première fois qu’en 1978 !). Poe agence son récit de manière à rendre l’événement crédible, on a ainsi droit à plusieurs pages de descriptions techniques relatives au ballon et à son fonctionnement. Le reste relate la traversée.

Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaal :
Ma préférée du recueil ! J’ai vraiment adoré cette nouvelle. Elle devait elle aussi être un canular à l’origine et paraître dans un journal seulement Poe s’est fait griller la politesse par un astronome ayant eu apparemment la même idée. Laquelle ? Faire croire qu’un homme était parvenu sur la lune où il y découvrait une civilisation extra-terrestre. Poe a remanié son texte pour en faire la nouvelle que l’on peut lire. Elle raconte donc l’histoire d’un marchand qui, pour échapper à la misère et à ses créanciers, décide d’aller vivre sur la lune. Pour cela, il construit un ballon et prévoit tout le nécessaire pour qu’il puisse atteindre la lune. Le texte est parfois très technique et scientifique ce qui le rend très crédible. Bien entendu, certains détails sont incohérents, je mettais ces incohérences sur le dos de l’état des connaissances de l’époque alors qu’en fait elles sont délibérément incluses dans le texte par l’auteur en guise d’indices pour déceler le canular. Néanmoins, le réalisme de l’expérience est tel que je me suis laissée aller à y croire et à sourire à la fin.

Manuscrit trouvé dans une bouteille :
Je suis passée à côté de cette nouvelle qui se veut fantastique et où on vogue à bord d’un mystérieux navire. Je n’ai pas tout compris et je ne sais pas s’il y avait quelque chose à comprendre.

Une descente dans le maelstrom :
J’ai bien aimé ce récit, écrit de façon très réaliste et où j’ai ressenti plus de sensations que dans les autres nouvelles. Jusque là, j’avais trouvé l’écriture de Poe assez froide, je n’arrivais pas à ressentir quoique ce soit mais celle-ci sort du lot.

La vérité sur le cas de M.Valdemar :
On entre dans le paranormal avec cette nouvelle et les suivantes. Le narrateur est magnétiseur et va maintenir un homme entre la vie et la mort en le magnétisant. On sent que Poe a du s’intéresser à ce genre de « science » sans y croire si on se fie à certains de ses commentaires à ce sujet. Etant hermétique à ce genre de pratiques, je n’ai pas vraiment apprécié cette nouvelle.

Révélation magnétique :
Le narrateur est là aussi magnétiseur. Il rapporte le dialogue qu’il a eu avec l’un de ses « patients ». Poe utilise ce moyen pour exprimer certaines considérations d’ordre philosophique concernant l’existence d’une divinité matérielle ou spirituelle. Je n’ai pas terminé ma lecture de cette nouvelle, je n’y comprenais rien et je n’avais pas envie de lire ce genre de choses.

Souvenirs de M.Auguste Bedloe :
Encore du magnétisme excepté que cette fois la relation entre magnétisé et magnétiseur est si forte que le magnétisé semble vivre la vie d’un autre à travers les souvenirs qu’a le magnétiseur de cet autre. Toutefois, Poe maintient le doute concernant cette explication et en suggère une autre : la réincarnation.
J’ai bien aimé mais sans plus encore une fois.

Morella :
On retrouve le thème de la réincarnation. Cette nouvelle aurait pu être bien plus angoissante mais ça n’est pas passé.

Ligeia :
Une belle histoire de fantôme, classique me direz-vous mais j’ai bien aimé.

Metzengerstein :
Deux familles voisines se haïssent. Lorsqu’il semblerait que l’une des deux soit anéantie, elle parvient quand même à détruire sa rivale par le biais d’un mystérieux cheval. J’ai bien aimé l’idée, ce que Poe voulait faire mais encore une fois je n’ai pas été convaincue et j’ai bien du mal à expliquer pourquoi. Peut-être le style …



Donc voilà, mon avis d’ensemble sur ce recueil est plutôt mitigé. Je m’attendais à plus de frissons et je pense que la déception m’a empêchée de savourer ces histoires comme il l’aurait fallu. Le genre de la nouvelle ne facilite pas non plus les choses.
J’ai trouvé le style de Poe trop dénué d’émotions, c’était froid et je n’arrivais pas à être touchée. La traduction de Baudelaire n’y a rien fait. J’ai retenu quand même de ce recueil que Poe était un homme très intelligent et très cultivé. Il était assez sûr de sa supériorité intellectuelle et ça se ressent par moment. Il s’intéressait à des domaines très variés et semblait de plus très bien les maîtriser.
Je suis admirative de cette maîtrise mais aussi de son imagination. On sait que Poe a posé les bases du roman policier, il sait aussi écrire de la science-fiction, du fantastique, de l’aventure. Il touche à presque tous les genres. Il est ainsi une source d’inspiration pour de nombreux auteurs : Conan Doyle, Stevenson, Jules Verne etc…
Je n’ai donc pas voulu m’arrêter à ce recueil et j’ai poursuivi avec les Nouvelles Histoires extraordinaires où, là, on découvre le véritable génie de Poe.
Donc un conseil, si vous souhaitez découvrir Poe, commencez par les Nouvelles Histoires.