mardi 2 juillet 2013

Cartographie des nuages ( Cloud Atlas ) - David Mitchell



Après une grosse panne de lecture de près d’un mois, je reviens enfin à mes amours. Et pour les retrouvailles, j’ai choisi Cartographie des nuages de David Mitchell et bien m’en a pris car je me suis régalée !

De nombreuses critiques ont déjà loué l’originalité de la construction de ce roman mais il faut aussi souligner la cohérence de l’ensemble. David Mitchell a magistralement bien mené sa barque et il m’a bluffée non seulement par l’intelligence de son propos mais aussi par ses capacités à changer de genre et de style et tout ça de façon brillante.

Cartographie des nuages est une composition de 6 histoires qui semblent n’avoir rien en commun au premier abord mais qui sont toutes liées entre elles par une thématique commune, par certains éléments et par le fait qu’elles s’insèrent les unes dans les autres.

En lisant Cartographie des nuages, on ne lit pas un roman mais six et tous de genre différent.
Ainsi, vous aurez la joie de vous plonger dans un roman d’aventure maritime du XIXème siècle pour enchaîner avec un roman sentimental classique de l’entre-deux-guerres façon Stefan Zweig. Un thriller politico-industriel qui rappelle Erin Brockovich vous attend au tournant pour vous emmener ensuite en maison de retraite pour un roman plus contemporain s’inspirant du Misery de Stephen King à la sauce humoristique. C’est un roman SF dystopique qui vous accueille ensuite pour aboutir enfin à un récit post-apocalyptique qui m’a fait penser un peu au Déchronologue de Beauverger.

Des genres différents donc mais aussi des styles différents. David Mitchell utilise tous les outils possibles : le Journal, les mémoires, le genre épistolaire, la narration classique, l’interrogatoire, le discours oral etc… Et il adapte le langage à chacun : tantôt raffiné, tantôt prétentieux, ici humoristique et là jargonnesque. Un véritable exercice de style dont l’auteur se sort avec brio.

Bien qu’ils semblent totalement aux antipodes les uns des autres, chaque récit suit la même logique. David Mitchell utilise la carte de la réincarnation pour nous montrer à quel point l’Histoire se répète et à ça, son explication tient en une maxime de Hobbes «  l’homme est un loup pour l’homme ».
L’auteur nous en donne l’illustration à travers un même schéma : le rapport dominant-dominé, il nous démontre les mécanismes du pouvoir à travers plusieurs cas de figure : la colonisation des occidentaux et leur prétendue supériorité sur les autres « races », le pouvoir et l’emprise de l’amour et du jeu de séduction, la manipulation à des fins de réussite et de profit personnel, le pouvoir des grands lobbies industriels, la domination des plus jeunes sur les anciens jugés inutiles et encombrants, le pouvoir des peuples disposant des richesses et de la technologie sur ceux qui n’ont rien etc…
Chaque récit met donc en scène une ou plusieurs de ces formes de pouvoir et dans chaque récit, un ou plusieurs personnages tentent de se rebeller contre cet ordre établi et qui semble immuable et destiné à se répéter indéfiniment. Dans chaque exemple, toute tentative pour créer une situation d’égalité entre les hommes que ce soit par la religion ou par les lois semble vouée à l’échec. La nature humaine serait ainsi faite qu’elle se doit de dominer et d’écraser les plus faibles. Mais David Mitchell préfère conclure sur une note plus optimiste.

En revanche, ceux qui n’apprécient pas d’être interrompu en pleine intrigue risquent de grincer des dents. Le procédé, un peu façon Si par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino, peut être frustrant mais pour ma part, j’ai adoré. Et les nombreuses références culturelles que ce soit cinématographiques, artistiques et littéraires sont très appréciables.
Donc voilà un roman brillamment orchestré, toute en intelligence. Les pages défilent et on ne s’ennuie pas un instant. L’impression de lire six romans dans des registres si différents est très agréable et motivante. Le propos est cohérent et même si certains rebondissements sont largement prévisibles, j’ai passé un excellent moment de lecture riche et divertissant.

Je vais essayer de voir le film prochainement mais j'ai assez peur d'être déçue ...


lundi 20 mai 2013

Les cavaliers - Joseph Kessel



Participer au bouzkachi royal de Kaboul, chevaucher à travers les hauts sommets et les vallées de l’Hindou-Kouch, parcourir les allées du bazar et rester bouche-bée devant les gigantesques statues de Bouddha à Bamiyan, croiser la longue caravane des nomades Pachtous, se régaler les yeux du jeu de miroir des 5 lacs de Band-Y-Amir, courir au grand galop cheveux au vent à travers les steppes du Nord de l’Afghanistan, vivre une incroyable aventure humaine où se combattent fierté, honneur, cupidité, voilà ce qui vous attend à la lecture du magnifique roman Les cavaliers de Joseph Kessel.

Ouroz, fils du grand tchopendoz Toursène à la renommée sans égale, veut marcher sur les traces de son père. Accompagné de Jehol le plus beau et le plus fort étalon de toute la région, Ouroz participe à un événement unique dans l’histoire de l’Afghanistan : le premier bouzkachi royal se tenant à Kaboul devant le roi lui-même.

Plus qu’à un simple jeu, c’est à un combat contre lui-même qu’Ouroz doit se livrer, une lutte contre son appétit de gloire, une lutte contre le déshonneur. Son orgueil, cette tenace volonté de se surpasser et de prouver sa valeur vont le conduire très loin, par un long et périlleux voyage à travers le pays, repoussant davantage ses propres limites physiques et morales.

Ouroz a un caractère très dur mais j’ai l’impression que c’est une caractéristique propre aux hommes des steppes. En tant que lecteur, tantôt on l’admire et l’encourage, tantôt on le hait et on le méprise. Son comportement parfois abject et égoïste va même corrompre la plus charitable et dévouée des âmes.

De son côté, le grand Toursène effectue un même itinéraire intérieur. Son honneur et sa dignité lui font mal accepter sa vieillesse et le fait que son fils puisse le remplacer.

Les cavaliers, c’est aussi un beau roman sur la relation d’un père à son fils, le premier jalousant le second, le second cherchant à surpasser le premier. Il faudra les sages conseils de Guardi-Guedj L’Aïeul de Tout Le Monde pour les guider sur la bonne voie.

Mais le véritable héros de cette incroyable épopée reste Jehol, le courageux et vaillant étalon qui prouvera à plusieurs reprises à quel point il concentre à lui seul bien plus de qualités humaines que tous les personnages du livre réunis.

Bref, j’ai adoré ce roman, je suis complètement envoûtée et emportée par ce souffle épique d’une force incroyable. Les descriptions sont grandioses servies par une plume magnifique et poétique. Joseph Kessel immerge complètement son lecteur dans l’ambiance par des détails sur les coutumes, traditions, légendes, superstitions, sur la culture, la cuisine, le mode de vie afghans. Il nous en décrit toute la richesse, la diversité, toute la subtilité.
Il dépeint ses personnages avec force, nous livre leurs introspections, leurs plus profondes pensées, leurs hésitations, leur rage. Le lecteur se laisse emporter, se fait berner par l’un, par l’autre, assiste médusé à certains revirements.
A aucun instant, on ne s’ennuie, on tourne les pages avec avidité poursuivant notre propre quête avec autant de frénésie qu’Ouroz nous entraîne dans sa folie.

C’est à coup sûr le plus beau voyage littéraire qu’il m’ait été donné de faire jusqu’à ce jour. Un roman dépaysant et grandiose à lire sans attendre !

La colline oubliée - Mouloud Mammeri



Après mon engouement pour La Traversée de Mouloud Mammeri, j’avais hâte de renouer avec cet auteur et de découvrir ses autres titres. Cette fois, je me suis donc penchée sur son tout premier roman La colline oubliée célèbre pour la polémique qu’il a soulevée à sa sortie. En pleine époque coloniale, emblème du clivage colon/colonisé, La colline oubliée a cristallisé les rancoeurs d’un peuple subissant l’oppression de l’occupant. Encensé du côté français, le roman a été perçu par les algériens comme une volonté de l’auteur de faire le jeu du colonisateur en écrivant un texte identitaire s’intéressant uniquement au peuple kabyle. On retrouve dès cet instant cette querelle qui oppose les arabes et les kabyles, ces derniers s’estimant être les véritables algériens d’origine. En ne traitant que de sa communauté, Mouloud Mammeri est alors accusé de favoriser la division du peuple algérien et de faciliter ainsi sa domination par les français.

La colline oubliée nous plonge donc dans la vie d’un petit village de Kabylie dans les années 1940. L’Algérie est encore colonie française et par ce statut, la France va exiger de sa population sa contribution à l’effort de guerre.
Les vacances d’été marquent le fin de l’année scolaire et Mokrane retourne dans le village de son enfance. Il espère y retrouver ses amis. Mais tous ont grandi, évolué, sont devenus adultes avec des préoccupations bien différentes de leurs anciens jeux d’adolescents. Se marier, avoir des enfants, s’installer et pourvoir aux besoins de sa famille sont maintenant leur horizon.

Mouloud Mammeri ne nous raconte pas une histoire particulière, il n’y a pas vraiment d’intrigue mais il nous dépeint la vie quotidienne de ce village et de ses habitants à l’époque coloniale. Certaines familles aisées s’en sortent bien mais pour la plupart des habitants, c’est un combat de chaque instant qui les occupe. Trouver un travail, le garder et surtout trouver de quoi nourrir sa femme et ses enfants, être obligé de mendier chez ses voisins lorsqu’on a pas réussi à ramener assez d’argent pour le repas.
La faim, le froid, la maladie et la guerre vont effacer d’anciennes querelles et faire se tisser des liens inattendus. Le rapport homme/femme aussi, si particulier dans la société kabyle, trouve largement sa place : mariages arrangés, par dépit, répudiation, tentative d’assassinat permettent de comprendre le statut de la femme et de son époux dans cette société si codifiée et qui fonctionne sur la réputation et l’honneur.
Mais Mouloud Mammeri va nous illustrer l’évolution de ces mentalités, évolution due à la guerre et au contact de la nouvelle génération avec la société et les mœurs occidentales. Un clivage se marque alors entre les anciens du village et les plus jeunes, clivage qui apparaît à travers plusieurs exemples comme le rapport de Mokrane à son épouse répudiée, l’abandon de certaines coutumes du village, la remise en cause par certains de l’ordre établi.

La colline oubliée est alors presque une étude sociologique. Ce roman m’a beaucoup rappelé La terre et le sang de Mouloud Feraoun. J’y ai retrouvé la même atmosphère et la même force mais avec, en plus, cette volonté de montrer le bouleversement que connaît la société algérienne. Pourtant je l’ai moins apprécié que La Traversée qui a probablement bénéficié de ma fascination pour le désert car j’ai trouvé La colline oubliée moins engagé. Il y manque le panache et la force dénonciatrice du dernier roman de Mammeri.

Ce fut néanmoins une bien belle lecture et j’ai hâte de retrouver la patte de Mammeri avec son 2ème roman Le sommeil du juste qui se déroule, lui, à la veille de la guerre d’indépendance.

jeudi 9 mai 2013

De grandes espérances - Charles Dickens



4ème de couverture (modifiée par mes soins):

Elevé, à la mort de ses parents, par le redoutable dragon domestique que le Ciel lui a donné pour sœur, Pip (Philip Pirrip) semble promis à l’existence obscure d’un jeune villageois sans fortune. C’est compter sans la bienveillance des divinités tutélaires qui veillent sur son enfance. Car Pip a le privilège de vivre au milieu de créatures singulières dont l’existence seule accrédite la croyance au miracle : il y a tout d’abord le sourire débonnaire, l’amitié protectrice et complice de son beau-frère, le forgeron Joe Gargery, puis la rencontre terrifiante mais bientôt miraculeuse d’Abel Magwitch, forçat au grand cœur, émule de Jean Valjean. Mais il y a surtout la pittoresque Miss Havisham et son éblouissante protégée, Estella. Estella au nom prédestiné, dont la froide et fascinante beauté exalte et désespère tout à la fois le jeune Pip : « J’ai regardé les étoiles et j’ai pensé que ce serait affreux pour un homme en train de mourir de soif de tourner son visage vers elles et de ne trouver ni secours ni pitié dans cette multitude scintillante. » Car les « grandes espérances » qui portent le jeune Pip ne sont pas les aspirations prosaïques de l’Angleterre victorienne, sa recherche du confort ou de la respectabilité, mais bien les puissances du rêve qui nous font chercher le bonheur au-delà de la Sagesse.

Mon avis :

Je poursuis petit à petit ce travail qui consiste à combler les lacunes dans ma culture littéraire et, grâce à mon groupe de lecture, c’est Charles Dickens que j’ai pu découvrir enfin avec le titre De grandes espérances qui, à en lire les avis ici et là, serait son chef d’œuvre.

Eh bien, j’ai beaucoup souffert lors de cette lecture. La faute en incombe en premier lieu aux conditions dans lesquelles je l’ai lu. J’ai repris le travail et j’ai l’esprit préoccupé par ma nouvelle activité et donc un mal fou à me concentrer sur mes lectures. D’ailleurs, je lis à une allure d’escargot. Mais la faute revient aussi à Dickens lui-même qui, je trouve, met un temps fou à mettre en place ses personnages et son intrigue.
En clair, il m’a fallu attendre 450 pages avant de pouvoir enfin m’immerger dans l’histoire et de m’intéresser à ce qu’il s’y passait. Autant vous dire que j’ai du lutter pendant tout ce temps pour ne pas lâcher le livre et poursuivre ma lecture.
Toute la partie concernant l’enfance de Pip et les débuts de son élévation sociale m’ont paru ennuyeux à mourir. Il ne se passe rien et il n’y a aucun fil rouge auquel s’accrocher. Je ne savais pas où Dickens voulait m’emmener, il n’y aucun suspense ce qui n’encourage pas à tourner les pages.
Pourtant, arrivée aux environs de la 450ème page, une surprise nous attend. J’avoue, je ne l’avais pas vue venir, du coup, mon intérêt a été éveillé et j’ai pris bien plus de plaisir à continuer. Petit à petit, Dickens nous révèle pas mal d’éléments qui nous permettent de comprendre enfin tout ce qu’on a lu avant. Le puzzle se met enfin en place . Vous me direz, 450 pages quand même, c’est long.

Autre chose qui m’a gênée, c’est l’impossibilité que j’ai eue à m’attacher aux personnages. Soit je les trouvais exécrables, soit je les trouvais trop naïfs, agaçants …
De même, les dialogues m’ont perturbée par leur manque de naturel, j’avoue parfois que je ne comprenais absolument rien de ce qu’il se disait.

Dans l’ensemble, ce roman est le récit de l’ingratitude, celle de Pip qui, une fois fortune faite, oublie ceux qui l’ont aimé et soutenu dès le début. Dickens nous décrit aussi les revirements de comportements des personnages face à cette élévation sociale inattendue. Mais j’ai aussi été déçue par le traitement de cette élévation sociale. Je m’attendais à un Illusions perdues à l’anglaise mais pas du tout. Le thème est ici beaucoup moins fouillé et ne sert qu’à mettre en valeur l’ingratitude et l’égoïsme de Pip.
J’ai bien aimé aussi cette histoire de vengeance de Miss Havisham qui, parce qu’elle a eu le cœur brisé par un homme, élève sa fille adoptive dans la haine des hommes.
Finalement, on peut tirer de jolies morales de ce roman : le bonheur n’est pas toujours dans la réalisation de ses rêves et il est impossible de se protéger des souffrances du cœur sans en souffrir d’une autre manière.

Certains passages sont très drôles ( je pense surtout à la scène du théâtre où Mr. Wopsle joue Hamlet ) et il y a pas mal d’éléments qui ressortent par leur originalité ( le Château de Mr. Wemmick, le comportement de la famille Pocket … ). Les descriptions de paysages sont magnifiques et réalistes, on s’y croirait. Néanmoins, j’ai eu du mal avec le style que j’ai parfois trouvé très lourd, peut-être est-ce du à la traduction* ( il y a quelques coquilles d’ailleurs).
* après recherches, je confirme : la traduction de Charles Bernard-Derosne est unanimement jugée trop lourde. Aux futurs lecteurs, je conseille donc la traduction de Sylvère Monod beaucoup plus fluide et juste.

J’ai donc bien failli abandonner ma lecture : intrigue trop longue à se mettre en place, dialogues étranges et parfois trop burlesques, personnages antipathiques et agaçants, pas de suspense, impression d’aller nulle part.
Mais je voulais comprendre en quoi ce livre pouvait être un chef d’œuvre et en quoi Dickens était considéré comme un grand écrivain. Je suis donc contente d’avoir poursuivi ma lecture jusqu’au bout mais je ne suis pas certaine de renouer avec Dickens. J’ai trop souffert ici. D’après ce que j’ai lu, Dickens était un grand rival de Thackeray. Eh bien, très franchement, je pense que Thackeray lui est bien supérieur. De grandes espérances ne me laissera pas un souvenir impérissable mais La foire aux vanités en revanche restera un de mes plus gros coups de cœur.


mercredi 17 avril 2013

L'Ensorcelée - Jules Barbey d'Aurevilly



J’ai fait la connaissance de Jules Barbey d’Aurevilly lorsque j’étais encore au lycée. Notre prof de français nous avait demandé de lire Une vieille maîtresse. Je me souviens d’avoir beaucoup apprécié cette lecture malgré une première moitié du livre ennuyeuse à mourir et qui aura eu raison du peu de courage de mes camarades de classe de l’époque. Mais pour les quelques rares téméraires qui ont poursuivi la lecture jusqu’au bout, leur volonté aura été récompensée par une deuxième moitié absolument passionnante pour laquelle je me rappelle mon enthousiasme.
Je n’avais pas renoué avec Barbey depuis lors, bien que ma bibliothèque comptât parmi ses rayonnages deux autres œuvres de cet auteur. J’ai donc proposé l’une d’entre elles, L’ensorcelée, en lecture commune. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre et j’ai abordé ce roman sans aucun a priori. Et la surprise fut plutôt agréable.

L’ensorcelée est un roman qui oscille entre le fantastique et le réel. Barbey y a mis tous les ingrédients caractéristiques d’un roman fantastique : des personnages énigmatiques, une lande désolée et lugubre, des scènes étranges, des légendes et des superstitions, un brin de sorcellerie bref … un véritable cocktail détonnant.
Et parmi ces personnages énigmatiques, on compte surtout l’abbé de la Croix-Jugan, cet homme mystérieux qui fait tourner les têtes et le cœur des femmes jusqu’à leur complet dépérissement.
L’auteur l’assimile souvent à la figure du Diable, de par son aspect physique tout d’abord mais aussi par son comportement froid et distant. Le lecteur est pourtant dans la confidence et connaît l’histoire de l’abbé contrairement aux autres personnages. Mais malgré ça, il est resté quand même pour moi doté d’une aura mystérieuse tout au long du récit car finalement on ne sait pas tant de choses que ça sur son compte. Tantôt on le croit sans cœur et tantôt on le voit voler au secours d’une pauvre vieille mourante.
C’est une façon assez cruelle pour l’auteur d’aborder le thème de l’amour non partagé. La pauvre Jeanne n’est pas la première victime de l’abbé ce qui lui donne une dimension mystérieuse supplémentaire, comme si l’abbé avait le pouvoir d’ensorceler ses admiratrices. Que le lecteur ne s’imagine pas obtenir une explication à tout ça, il devra se contenter de son imagination et de ses propres suppositions.

Cette histoire de l’abbé de la Croix-Jugan nous est rapportée par le narrateur qui la tient lui-même d’un fermier rencontré au hasard d’un voyage et complétée ensuite par ses propres recherches. Le procédé est intelligent car il excite la curiosité du lecteur. Qui n’aime pas qu’on lui raconte les vieilles histoires, les légendes d’un village ou d’une région ?
Qui plus est, Barbey nous relate tout ça dans un style magnifique où il n’hésite pas à utiliser le patois local normand ce qui donne encore plus d’authenticité et de réalisme au texte.
Il ancre son récit dans un contexte particulier qui est celui de la chouannerie normande. Il est vrai qu’en ce qui concerne la chouannerie, on pense surtout à la Vendée et j’ai trouvé très intéressant que Barbey nous parle de ce qu’il en était de ce mouvement contre-révolutionnaire dans une autre région ( la sienne et aussi celle où j’ai grandi ). Le contexte lui donne d’ailleurs l’occasion de nous exposer ses vues politiques : clairement royaliste, Barbey nous dresse un portrait très sombre et pessimiste de la France sous la République puis l’Empire.

J’ai donc beaucoup apprécié cette lecture, son côté à la fois fantastique et réel, le savant dosage des éléments fantastiques qui nous fait parfois douter, l’immersion dans la vie d’une région au temps de la chouannerie, le fait que Barbey soit très cru dans les faits qu’il raconte. Violence des actes et violence des sentiments, il n’épargne en rien le lecteur.
Un roman très fort, puissant où l’on ne s’ennuie pas à un seul instant. Il ne me reste plus qu’à sortir Les Diaboliques de ma bibliothèque.

Les avis aussi enthousiastes de Marie et Jérôme.

lundi 15 avril 2013

L'écume des jours - Boris Vian



L’écume des jours est probablement le plus célèbre et le plus apprécié des romans de Boris Vian. Et pourtant, la magie n’a pas opéré sur moi. C’est étrange car je suis en général plutôt réceptive aux œuvres de Boris Vian. Bon, il est vrai que j’ai principalement lu ses romans noirs mais j’avais également beaucoup apprécié, dans un registre différent, L’herbe rouge.
Alors pourquoi ça n’a pas pris avec L’écume des jours ?

J’ai, en fait, eu des difficultés à entrer dans l’univers créé par Vian. Il manipule les codes et les règles de la nature, renverse nos perceptions et j’ai eu du mal à m’adapter. Je reconnais pourtant qu’il a réussi à donner un côté assez poétique à l’ensemble mais c’était, je crois, beaucoup trop décalé pour moi.
Il joue aussi beaucoup avec les mots, c’est amusant à certains moments mais incompréhensible à d’autres. Certains passages me sont restés totalement hermétiques comme celui de la cérémonie du mariage à l’église. J’ai donc été un peu perdue dans cette lecture, tiraillée entre la poésie et le burlesque qui, pour moi, ne faisaient pas bon ménage.

De plus, je ne suis pas particulièrement fan de jazz, je n’y connais rien et ce n’est pas un genre musical qui m’attire. De ce fait, les nombreuses références et l’atmosphère très « jazzy » du récit ont constitué autant de barrières supplémentaires à mon intérêt. Ceci dit, je reconnais que le « pianocktail » est une invention très originale ( est-ce que ça marche aussi avec du rock ?).

J’ai trouvé qu’il y avait aussi des choses intéressantes au niveau des thèmes abordés, notamment on y retrouve la conception de Boris Vian sur le travail, sur le rapport à l’argent de façon générale, sur les différences sociales mais aussi sur les addictions.

Et puis, cette histoire est quand même incroyablement triste dans toutes ses dimensions bien que le dévouement dont font preuve Colin envers Chloé et Alise envers Chick soient très touchants et même effrayant en ce qui concerne Alise et Chick. D’ailleurs, les chapitres relatifs à la façon dont Alise essaie de guérir de son addiction celui qu’elle aime m’ont rappelé l’atmosphère des romans noirs de Vian.

L’idée que toutes les choses « meurent » en même temps que Chloé est bien trouvée mais accentue encore plus le côté dramatique : l’appartement qui rapetisse au fil des jours, les rayons du soleil qui n’entrent plus par les fenêtres … le tout pour aboutir à une fin tragique pour tous les personnages de ce conte pessimiste qui se termine mal.

Et le lecteur referme ce livre avec un gros nénuphar dans le cœur.

Merci à Nelcie pour l'organisation de cette LC.

Ici les avis plus enthousiastes de : Amanite, Aude13

dimanche 14 avril 2013

Le Zéro et l'Infini - Arthur Koestler



« Les personnages de ce livre sont imaginaires. Les circonstances historiques ayant déterminé leurs actes sont authentiques. La vie de N.-S. Roubachof est la synthèse des vies de plusieurs hommes qui furent les victimes des soi-disant procès de Moscou. Plusieurs d’entre eux étaient personnellement connus de l’auteur. Ce livre est dédié à leur mémoire. »

Ainsi commence Le zéro et l’infini d’Arthur Koestler. On y suit le parcours d’un haut responsable du parti communiste russe N.S. Roubachof de son arrestation à sa condamnation. Nous sommes en Russie sous Staline à l’époque des grandes purges et des procès de Moscou. Roubachof est un « ancien » du parti, il a participé aux Révolutions de 1917 et, de ce fait, est fortement imprégné des idéaux révolutionnaires de l’époque, idéaux que Staline a, selon lui, trahi. Roubachof s’engage alors dans l’opposition mais finit par être démasqué.
Les interrogatoires qu’il subit et les périodes qu’il passe dans sa cellule sont l’occasion de revenir sur son action, ses choix, sa vision de ce qu’est devenue la Révolution.

A travers ce récit, Koestler décortique la mentalité des partisans du régime stalinien et celle de ses opposants. L’analyse qu’il fait du régime se base sur le titre même du récit : le zéro représente alors la place de l’individu au sein de la société communiste russe, l’être humain en tant qu’entité individuelle n’existe pas et doit se sacrifier au bénéfice de la communauté : l’infini. La communauté est tout et l’individu n’est rien. A partir de cette « philosophie », tout est alors excusable, peu importe que certains meurent de famine, peu importe que d’autres soient arrêtés et condamnés arbitrairement, tant que tout cela participe au bien collectif.

Pour les partisans du régime, l’URSS est une grande expérience unique dans le monde et dans l’Histoire. Et une expérience n’est pas complètement prévisible et peut amener à faire des erreurs. Mais seule l’expérimentation permet d’évoluer. Peu importent les dommages collatéraux, la fin justifie les moyens.
« Chaque année plusieurs millions d’humains sont tués sans aucune utilité par des épidémies et autres catastrophes naturelles.[…] La nature est généreuse dans les expériences sans objet auxquelles elle se livre sur l’homme. Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’expérimenter sur elle-même ? »

De son côté Roubachof couche par écrit ses propres réflexions, tente de comprendre comment l’idéal révolutionnaire original a pu dévier vers un régime politique autoritaire où les libertés ont disparu, il élabore des théories que ses accusateurs critiquent par la suite apportant leurs propres contre-arguments. Le tout est extrêmement intéressant, pousse le lecteur à réfléchir et à se poser des questions.

J’ai trouvé ce récit extrêmement fort et poignant. J’ai adoré le personnage de Roubachof, qui loin d’être un héros, se comporte en humain avec ses forces et ses faiblesses. Il témoigne également de la grande difficulté à assumer ses idées et ses opinions dans un régime aussi oppressif et répressif, comment sauver sa tête sans en dénoncer d’autres ? J’ai admiré la force et l’intelligence avec laquelle il a résisté et répondu à l’interrogatoire de Gletkin, Gletkin modèle parfait de l’agent russe endoctriné et appliquant à la lettre toutes les ruses du système pour faire avouer aux condamnés des faits qu’ils n’ont jamais commis. Roubachof démonte les arguments de Gletkin en en faisant ressortir l’absurdité et l’incohérence donnant des passages assez jouissifs à la lecture.

Une scène m’a particulièrement touchée, c’est celle où à l’occasion d’une promenade au sein du centre de détention, Roubachof échange quelques mots avec un nouvel arrivé, occupant de la cellule à côté de la sienne. Le pauvre homme est originaire d’un « petit état du sud-est de l’Europe » où il a passé vingt ans en prison avant d’être envoyé en Russie. Il semble avoir perdu l’esprit mais pourtant cet échange entre lui et Roubachof est très révélateur de la désillusion qu’ont connu nombre de soviétiques à l’époque :
« Je n’y peux rien, dit-il à voix basse. On m’a mis dans le mauvais train.
- Comment ça ? demanda Roubachof
Rip Van Winkle lui sourit de son air doux et triste.
« A mon départ, ils m’ont emmené à la mauvaise gare, dit-il, et ils ont cru que je ne m’en étais pas aperçu. Ne dites à personne que je le sais. »
La Russie telle qu’elle est en réalité est bien loin de l’image de la Russie soviétique idéale telle que la véhicule la propagande communiste.

Le Zéro et l’infini est un récit extrêmement stimulant intellectuellement, le fait qu’il se base sur des faits réels en accroît d’autant plus la force et l’intérêt. Koestler a effectué là un travail remarquable et cet ouvrage devrait être plus connu et plus lu qu’il ne l’est. Le style est agréable, on sent la maîtrise de l’argumentation, la logique du texte et l’intelligence de celui qui l’a écrit. Voilà un livre que je relirai assurément et qui gagnerait à être étudié et davantage lu.