mercredi 27 février 2013

La fausse maîtresse - Honoré de Balzac



Je n’aurais probablement jamais lu cette nouvelle si Céline n’avait pas lancé cette lecture commune et ça aurait été vraiment dommage. Très courte, je l’ai lu en à peine 2 heures ( avec des interruptions ) et malgré ça, Balzac a encore réussi à me surprendre.

Après un premier tiers du récit consacré à la présentation des personnages et à l’exposition par Balzac de ses vues sur la situation politique de la Pologne à son époque et sur l’accueil fait aux polonais exilés en territoire français, le lecteur fait la connaissance du principal protagoniste resté dans l’ombre jusque-là non seulement pour le lecteur mais également pour les autres personnages.
Je m’explique : le capitaine Paz, descendant de la célèbre lignée des Pazzi, dont le comte Adam Laginski a sauvé la vie à plusieurs reprises pendant la guerre, lui est resté tout dévoué et consacre sa vie à gérer la fortune et les biens de son ami et sauveur à forte tendance dépensière. Lorsqu’Adam rencontre Clémentine du Rouvre, c’est le choc pour Thaddée de Paz qui tombe éperdument amoureux de celle qui devient l’épouse de son meilleur ami. Afin de ne pas trahir ses sentiments, Thaddée vaque à ses occupations tout en restant invisible aux yeux de la belle. Mais celle-ci finit par souhaiter d’être présentée. Sentant qu’une relation traître pourrait bientôt naître s’il ne faisait rien, Paz s’invente une maîtresse afin d’éloigner Clémentine. Le stratagème fonctionne à merveille mais …. Je n’en dirai pas plus !

J’ai beaucoup aimé ce récit qui se trouve être une très belle ode à l’amitié. Jusqu’au bout, Thaddée sera fidèle à son ami Adam même si cela signifie qu’il doive en souffrir et renoncer à son amour, à son bonheur et même à l’estime de celle qu’il aime. Il se contente de faire en sorte qu’elle ne manque de rien. La voir heureuse lui suffit. Autant d’abnégation est remarquable et très touchant.
A l’inverse, le comte Laginski fait plutôt pâle figure à côté, assez frivole et faible, il cède à tous les caprices de son épouse Clémentine que j’ai trouvée fort antipathique, égoïste et superficielle.
Je me suis aussi beaucoup amusée à lire les passages faisant intervenir Malaga, la fausse maîtresse, qui ne comprend absolument pas ce qui lui arrive, qui se retrouve sortie de la misère par un homme qu’elle ne connaît pas et pour des raisons qu’elle est très loin d’imaginer.
Je craignais le pire quant à la fin de ce triangle amoureux impossible mais Balzac a su m’étonner par une pirouette optimiste laissant au lecteur la possibilité d’imaginer la suite qu’il souhaite.

D’après ce que j’ai lu dans Wikipédia, il semblerait qu’une partie de cette histoire se continue dans La cousine Bette. C’est infernal avec Balzac, dès qu’on en lit un, on est poussé à en lire plein d’autres. Toujours d’après la même source, Balzac aurait écrit cette nouvelle alors qu’il fréquentait déjà Madame Hanska (d’où les références à la Pologne) à laquelle il se devait de cacher son amour en s’inventant de fausses aventures. Je ne peux malheureusement pas en dire plus, il faudrait vraiment que je lise une biographie de Balzac, j’en ressens de plus en plus le besoin car j’ai l’impression de passer à côté de pas mal de choses. Si vous en avez une bonne à me conseiller, je suis preneuse ( je pensais à celle écrite par Stefan Zweig, n’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé si vous l’avez lue).


dimanche 24 février 2013

Opium Poppy - Hubert Haddad



4ème de couverture :

C’est l’histoire d’Alam. Celle d’un petit paysan afghan, pris entre la guerre et le trafic d’opium. A travers ses yeux , nous découvrons les choix terribles qui s’imposent à l’enfant soldat . A travers ses aventures d’immigré clandestin, nous sont dévoilés dans toute leur absurde crudité les chemins de la drogue, du producteur de pavot à l’héroïnomane parisien.


Mon avis :

Intriguée par le résumé, je me suis laissée tenter par ce petit ouvrage qui me permettait, par la même occasion, de découvrir Hubert Haddad dont j’avais entendu tant de bien.
Et effectivement, l’auteur est un grand écrivain à la plume magnifique de poète. De ce côté là, je ne suis donc pas déçue, de très belles pages m’ont été offertes à la lecture.

Concernant le sujet, j’en attendais plus. Et je me rends de plus en plus compte que j’ai beaucoup de mal avec les romans de moins de 200 pages. Je suis restée sur ma faim.
Le récit est sombre, le fait qu’Hubert Haddad ait choisi un enfant comme personnage principal attendrit le lecteur mais ce n’est pas suffisant. Je suis restée assez extérieure à l’histoire d’Alam. Vous savez, c’est un peu comme au journal télévisé, on nous montre les atrocités de la guerre à l’autre bout du monde. Alors oui, ça nous chagrine, nous révolte mais voilà … on ne se sent pas vraiment concerné. J’ai eu cette même impression à la lecture d’Opium Poppy. Je mets ça sur le compte de la brièveté du récit.

Concernant l’histoire en elle-même, elle est intéressante mais aurait mérité d’être plus développée. Je n’ai pas su m’attacher à ce petit garçon. Mais peut-être est-ce un « fait exprès » de l’auteur pour insister sur le peu de cas qui a été fait de ce petit être qui n’a pas eu de vie ni même de nom, que la guerre a dépossédé de tout, d’un toit, d’une famille, de la subsistance, d’une identité. Il ne comprend pas le monde qui l’entoure, il ne comprend pas ce qu’on attend de lui. Il suit alors ce qu’il connaît, la filière de l’opium, des champs de pavots de son père en passant par les transporteurs et aboutit aux bas-fonds de la banlieue parisienne parmi les drogués et les petits dealers.
L’ennui, c’est que justement, ce trajet a été un peu trop survolé. Après un trajet caché au fond d’un camion, on retrouve Alam dans les égouts de Rome et il atterrit en France dans un centre d’accueil on ne sait pas trop comment.
Il faut dire qu’Hubert Haddad a choisit un récit alterné, entre les chapitres situant l’action en Afghanistan et ceux se déroulant en France. Ce qui fait qu’au final, il manque des pièces au puzzle et ça m’a gêné.
Néanmoins les passages relatifs à l’Afghanistan sont très intéressants par leur évocation de la vie quotidienne dans un pays en guerre, par le joug des barons de l’opium sur les communautés villageoises, par le sort réservé aux femmes qui osent braver les interdits, par la terreur inspirée par les troupes rebelles mais aussi par celles des troupes occidentales.

J’ai lu de nombreuses critiques qui reprochaient à Hubert Haddad d’exagérer dans l’accumulation de malheurs. Je ne suis pas du tout de cet avis. A quelques reprises, l’auteur nous laisse espérer une sortie de secours pour Alam mais le destin s’acharne, c’est vrai. Mais d’un autre côté, vivre dans un pays en guerre et choisir l’immigration clandestine, ce n’est pas Disneyland ! L’histoire d’Alam se rapproche de près de l’histoire de nombreux réfugiés. Ce qui m’aurait choquée, moi, c’est que l’auteur nous fasse justement une happy end , le petit afghan adopté par un gentil couple français. Ça, ça n’aurait pas été très crédible à mes yeux même si c’est meilleur pour le moral.

Au final, je retiens de cette lecture un récit violent et sombre mais très réaliste servi par un style descriptif des plus poétiques et imagés rendant les scènes très vivantes. Malheureusement, j’aurais voulu que ce soit plus long car je ressors avec le sentiment que la vie d’Alam a été insignifiante alors qu’elle a été marquée de l’horreur de la guerre et de l’exil.
Un texte qui fait réfléchir sur le sort qu’on réserve bien souvent aux réfugiés dans les pays d’accueil.
En tout cas, je relirai à coup sûr Hubert Haddad et pourquoi pas avec son dernier roman Le peintre d’éventail qui semble conquérir nombre de lecteurs.

Merci à Livraddict et aux éditions Folio pour ce beau partenariat.

dimanche 3 février 2013

Lawrence d'Arabie - Michel Renouard



Mes parents étant « fatigués de voir toujours les mêmes vieux clous à la télé », je suis passée à côté de nombreux films cultes dont le célèbre « Lawrence d’Arabie » avec Peter O’Toole et Omar Shariff. De l’homme en question, je ne savais pratiquement rien si ce n’est qu’il avait dirigé la révolte arabe contre l’empire ottoman pendant la première guerre mondiale. J’ai heureusement eu l’occasion d’en apprendre plus grâce à cette biographie par Michel Renouard.

Résumé de la biographie en quelques lignes ( passez à la prochaine ligne en bleu si vous ne souhaitez pas le lire)

Thomas Edward Lawrence méritait effectivement un film tellement sa vie est hors du commun et lui-même était un personnage hors-norme. Par sa famille déjà, il est issu de l’amour interdit entre son père et une gouvernante, il héritera d’ailleurs du patronyme de son grand-père maternel ( son père était un Chapman). Thomas Edward aura une enfance nomade puisque sa famille déménagera à de nombreuses reprises. Plus tard, il gardera son goût des voyages, fera le tour de la France en bicyclette pour en visiter et dessiner les châteaux forts, parcourra la Syrie seul et par ses propres moyens. Brillant étudiant, Lawrence est un surdoué, il est passionné d’Histoire, de littérature, de langues, de dessin, de photographie, de mécanique et de vitesse. Seulement il est allergique à toute discipline et toute forme de règlement. C’est un solitaire qui aimerait vivre retiré du monde à tel point qu’il en aura le projet de fonder une abbaye et que, plus tard, il décidera de s’engager dans la RAF pour y vivre dans son cocon militaire à l’abri du monde extérieur.

Il est bien vite repéré pour ses capacités par celui qui sera son mentor et auquel il devra son avenir : David George Hogarth brillant archéologue mais aussi agent de renseignement au service de Sa Majesté. Voilà Lawrence envoyé en Turquie sur le site hittite de Karkemish afin d’y procéder à des fouilles. Comme par hasard, tout proche du site, les turcs s’activent à la construction d’une voie ferrée permettant de relier Berlin à Bagdad. Plus tard, c’est en Egypte que Lawrence est envoyé chargé d’effectuer des relevés topographiques.

D’agent de renseignement, il devient leader de la révolte arabe. Doué en psychologie, il s’entoure des meilleurs : Fayçal, le fils du roi Hussein, mais aussi Jaafar Pacha et Auda Abu Tayi qui seront ses meilleurs chefs militaires. Lawrence parvient à fédérer les nombreuses tribus arabes dont certaines sont pourtant en guerre depuis des siècles et pour cela, il en paie parfois le prix fort contraint d’arbitrer les querelles et de prendre des mesures extrêmes. Lawrence et ses compagnons s’illustrent par leurs faits d’armes : bataille du rail, prise d’Aqaba. Malheureusement ils échouent à Deera où Lawrence est fait prisonnier par les Turcs, torturé et violé. Cet épisode restera pour lui un traumatisme. Jérusalem tombe aux mains des britanniques puis toute la Syrie. La main mise britannique sur cet espace est une réussite et Lawrence en est l’un des principaux responsables.

La première guerre mondiale terminée, l’empire ottoman est démembré, Lawrence est accueilli en héros par les plus grands noms de la politique anglaise dont le roi George V. Mais Lawrence refusera d’être anobli et décoré. Il préfère intégrer la RAF mais incognito en tant que simple soldat. Il se verra confier d’autres missions ( même en Inde) jusqu’à son retour définitif sur le sol britannique où il travaillera à la rédaction de plusieurs ouvrages dont le plus célèbre Les sept piliers de la sagesse , œuvre autobiographique, mais aussi La matrice, ouvrage sur les débuts de la RAF, grâce à sa maîtrise du grec ancien il sera chargé également de traduire L’Odyssée.
Un tragique accident de moto privera l’empire d’un de ses plus brillants sujets.

Fin du résumé

J’avoue avoir été sous le charme de cet incroyable personnage qu’était Thomas Edward Lawrence avec lequel je me suis trouvée des points communs. Je ne reviendrais pas sur les accusations d’homosexualité ou de masochisme que je trouve fondées sur du vent. Certes, Lawrence avait un rapport particulier au corps qu’il détestait, préférant s’en détacher, il aurait aimé se résumer à une entité purement spirituelle.
Volontiers provocateur, il n’en faisait qu’à sa tête et se moquait éperdument de la hiérarchie. Petit exemple :

« Louis Massignon ajoute : « Ayant une grande cour à traverser sous les yeux des officiers, je fis signe à Lawrence de rattacher sa patte d’épaule gauche :  « Pensez-vous que j’aie pour ces gens la moindre considération ? » dit-il ; et il fit à ce moment-là, le geste d’ouvrir son pantalon pour uriner face à l’état-major. »


C’est un magnifique ouvrage que nous propose Michel Renouard. Le style est limpide, agréable, non sans humour. Le récit est truffé d’anecdotes croustillantes tant concernant notre sujet principal mais aussi sur plein d’autres sujets. On apprend par exemple que Lewis Carroll avait un loisir que la morale réprouve, que Auda Abu Rayi cassa volontairement son dentier ( de fabrication turque) pour le remplacer par un dentier britannique, que le frère de Thomas Edward ( réputé pour sa grande beauté) a servi de modèle pour une statue exécutée par l’épouse du célèbre explorateur Robert Scott, que le petit-fils d’Abdel Kader ( oui oui celui qui résista contre les français en Algérie) était un traître et bien d’autres choses encore.

Michel Renouard parvient à retracer brillamment le contexte géopolitique, pourtant très complexe, ainsi que les enjeux de pouvoir entre les grandes puissances occidentales mais aussi toute l’ambiance de cette époque : on y croise les plus grands écrivains, hommes politiques et autres personnages emblématiques de l’empire britannique.

Il base son travail sur une abondante bibliographie ( que l’on retrouve en fin de volume) et cite intelligemment Lawrence lui-même à travers des extraits des Sept piliers de la sagesse.
Il revient sur la construction du mythe autour de Lawrence, nous explique le rôle des journalistes dans la naissance de cette légende et démontre finalement que Thomas Edward n’était pas le « Lawrence d’Arabie » image fabriquée par les médias et le cinéma.

Autre plus de cet ouvrage : une chronologie récapitulative ainsi que de nombreuses photos, certaines prises par Lawrence lui-même.
Seul bémol : l’absence de cartes qui auraient vraiment été très utiles.

J’ai appris énormément grâce à ce livre qui rend un bel hommage en toute objectivité à cet homme exceptionnel qu’était Thomas Edward Lawrence. Moi qui suis un peu frileuse face aux biographies que je trouve généralement trop austères, noyées dans des détails et des notes de bas de pages, celle-ci fait exception par sa clarté et sa grande fluidité de lecture. Je vous la recommande chaudement.

Un grand merci au forum Livraddict ainsi qu'aux Editions Folio pour ce partenariat très enrichissant.

jeudi 31 janvier 2013

La Foire aux Vanités - William Makepeace Thackeray



«  Vanitas vanitatum, omnia vanitas », « vanité des vanités, tout est vanité », cette locution latine qui ouvre et clôt le Livre de l’Ecclésiaste (partie de la Bible hébraïque) illustre très bien le roman de Thackeray qui d’ailleurs la mentionne dans son texte. Pourtant vanité est un mot qui comporte plusieurs sens. Celui de l’Ecclésiaste doit être compris dans le sens de ce qui est vain, futile alors que l’acception moderne du terme se rapproche plus de la notion d’orgueil. Mais finalement, La Foire aux Vanités met en scène les deux sens même si celui d’orgueil est plus évident.

Thackeray nous présente donc sa foire aux vanités comme un spectacle de marionnettes, il met en scène une multitude de personnages dont il précise bien qu’aucun n’est prépondérant. Pourtant le lecteur en retient surtout un : Rebecca Sharp alias Mistress Rawdon Crawley. Car si l’un des personnages symbolise à lui seul les deux sens du terme vanité, c’est bien celui-là. Rebecca, Becky pour les intimes, est issue du milieu populaire mais sera élevée parmi les jeunes filles de haut rang grâce à un acte de charité. Elle est destinée à devenir gouvernante mais Becky a de bien plus grandes ambitions.
Elle n’hésite sur aucun moyen, n’a aucun scrupule pour parvenir à ses fins. Séduisante, intelligente, rusée et dotée d’un excellent sens de la répartie, Rebecca tour à tour séduit, amuse et agace. Difficile pour le lecteur de se positionner dans ces conditions, on l’aime et on la déteste mais toujours est-il qu’elle ne laisse pas indifférent. Becky n’est pas non plus sans me rappeler un personnage balzacien qui regroupe à peu près les mêmes traits de caractère. Oui Becky me fait un peu l’impression d’être une version féminine de ce cher Vautrin.

« C’est à ma petite cervelle », se disait tout bas Becky, « que je dois d’en être venue où je suis. Du reste, pour rendre justice à l’humanité, il faut avouer qu’elle est bien bête. »

A côté de Becky, évoluent bien d’autres personnages que Thackeray a su dépeindre avec minutie en insistant particulièrement sur leur principal défaut : la vanité. Tous ont ce travers mais l’expriment de façons très diverses. J’ai beaucoup aimé tous ces personnages dans lesquels on retrouve forcément un peu de soi, il est donc difficile de les condamner totalement et on s’attache automatiquement à eux.

Il faut dire que Thackeray fait tout pour faire entrer son lecteur dans la danse … pardon … dans la foire. Il s’adresse directement à lui, lui donnant du « cher lecteur » ou « ami lecteur » , style qu’a employé aussi Charlotte Brontë dans Jane Eyre (dont la deuxième édition est d’ailleurs dédiée à Thackeray). Mais surtout, Thackeray ne lésine pas sur les sarcasmes, tourne en ridicule ses personnages et s’arrange toujours pour nous en montrer ce qui aurait du rester honteusement dans l’ombre. Autant dire qu’on se régale, qu’on s’amuse, qu’on rit et que ce roman est un délice de lecture.

Les chapitres sont assez courts et s’enchaînent rapidement. Selon l’évolution du récit, ils alternent entre plusieurs personnages. Chaque chapitre a un titre qui encourage bien souvent à poursuivre sa lecture avec curiosité. Par exemple :
«  Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu » ou encore :
« Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société » mais aussi :
« Charade en action qu’on donne à deviner au lecteur ».

Le contexte n’est pas non plus oublié. Contrairement à de nombreux romans de l’époque qui se contentent de faire évoluer leurs personnages dans un cadre géographique restreint et dans une sphère hermétique aux évènements extérieurs, Thackeray, lui, insère son récit dans l’Histoire et dans le monde. On assiste au retour de Napoléon sur la scène européenne, à la bataille de Waterloo, on vogue des côtes britanniques au continent, France, Belgique, Allemagne mais aussi vers les colonies. Bref, l’auteur ancre son histoire dans une époque et on la sent vivre. J’avoue avoir apprécié d’avoir le point de vue anglais sur la bataille de Waterloo et la période des Cent jours.

Thackeray parsème aussi son récit de quelques digressions consacrées à la critique de la société, à des conseils sur l’éducation des enfants, ou sur comment se comporter en société pour se faire bien voir, sur l’absurdité de la guerre, sur le devoir de charité des plus aisés envers les plus pauvres.

Thackeray m’a parfois rappelé Balzac par son plaisir à piquer là où ça fait mal mais peut-être le fait-il de façon beaucoup plus ironique en utilisant surtout l’humour et le ridicule comme armes :

« Autrement vous pourriez m'attribuer à moi les moqueries dédaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de dévotion qu'elle trouve si ridicules, son rire insolent à la vue du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de là, au contraire, ce rire part d'une personne qui n'a de respect que pour l'opulence, d'admiration que pour le succès. On en voit beaucoup de cette espèce vivre et réussir dans le monde, gens auxquels il manque la foi, l'espérance et la charité. Attaquons-les, mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a d'autres encore qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est sottise et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on nous a donné le ridicule. »

Je vous quitte sur cet extrait en vous conseillant vivement de vous lancer vous aussi dans La Foire aux Vanités. Je sais, c’est un pavé, mais qui se lit très vite et qui nous manque une fois terminé.

Je remercie mille fois Litté qui a lancé cette lecture commune et m'a permis de passer un si bon moment de lecture.

samedi 26 janvier 2013

La Chambre des Dames - Jeanne Bourin



Ce roman traînait dans ma bibliothèque depuis quelques années déjà. Pourtant j’ai une grande prédilection pour les romans historiques et je n’avais entendu que du bien au sujet de celui-ci. Mais quand bien même, il m’aura fallu l’occasion d’une lecture commune pour me décider enfin à l’ouvrir. Et je n’ai pas compris. Non, je n’ai pas compris pourquoi ce roman suscite autant l’engouement car, pour ma part, j’ai été plutôt déçue. Je déconseille donc à tous ceux qui ont adoré La Chambre des Dames de poursuivre la lecture de ce qui suit sous peine de brusques et désagréables hausses de tension nerveuse.

Nous voilà donc plongés au cœur du Moyen-Age sous le règne de Saint-Louis, nous entrons dans l’intimité d’une famille de la bourgeoisie parisienne : les Brunel. L’intrusion d’un jeune homme dans la vie de cette gentille honnête famille sans problèmes va bouleverser ce gentil petit monde.

Je me suis profondément ennuyée pendant une grande partie du livre, au moins la moitié. J’ai trouvé l’intrigue inconsistante et insipide. Elle se résume à des histoires de coucheries sans grand intérêt mettant en scène une famille dont la mère est obnubilée par le sexe ( son pauvre mari ne peut plus assumer son devoir conjugal, sait-il seulement, le malheureux, qu’il y a tout de même quantité de façons de donner du plaisir à sa femme ? ), la fille aînée se marie avec un gentil poète qu’elle trompera avec le cousin de ce dernier, la fille cadette se fait agressée, violée et séquestrée par un vilain méchant grossier personnage etc… etc…
J’ai donc eu du mal à m’attacher aux personnages. La mère avec ses airs de nymphomane me faisait rire tellement elle était ridicule, la fille aînée ne semble pas savoir ce qu’elle veut et le pire de tous : Guillaume, celui par qui le malheur arrive, que j’avais en horreur. Personnellement, je rencontre un type comme ça dans la vraie vie, je fuis en courant ! Mais ici non, toutes ces dames se pâment devant ce type têtu, violent et qui mériterait bien quelques séances chez un psy.
Cependant, l’auteur en fait l’incarnation même de la tentation et de la passion par opposition au mari vertueux, cette passion que Florie devra combattre se demandant s’il s’agit de passion amoureuse ou de simple tentation de la chair.

La plupart des rebondissements sont largement téléphonés même si on a quand même quelques surprises de temps à autre. Ça s’arrange un peu dans la seconde moitié qui a un peu plus éveillé mon intérêt et ma curiosité.
Mais dans l’ensemble, j’ai trouvé le tout niais et peu crédible. Tout tourne autour des histoires de tromperies alors qu’il y avait largement matière à donner un peu plus d’intérêt à tout ça, en exploitant un peu mieux par exemple la séquestration de Clarence et la poursuite de son agresseur (traitée trop rapidement à mon goût ), ou encore en ajoutant une intrigue annexe basée sur la profession du père ( qui est orfèvre et répond souvent à des commandes royales), ou encore en narrant les aventures du frère aîné parti en croisade.

Alors certes, cela a déjà été salué, l’auteur maîtrise parfaitement le cadre historique de son histoire et retranscrit à merveille l’atmosphère, les coutumes de l’époque. Mais malheureusement, cela est desservi par un style que j’ai trouvé indigeste. Jeanne Bourin adore les accumulations, elle nous en sort à chaque page. J’ai eu parfois l’impression de lire des inventaires. Lorsqu’elle décrit un jardin, on se croirait en train de feuilleter un catalogue horticole.

Quelques exemples :

« Les bruits de la maison dont on distinguait la façade au-delà des massifs de lauriers, de buis, d’aubépines, de fougères, disposés de façon à composer un rideau de verdure isolant le jardin des mouvements de la demeure, les échos du souper qu’on préparait à la cuisine, les voix de Jeanne et de Marie jouant auprès de leur nourrice, dans le verger voisin où elles passaient le plus clair de leur temps, les aboiements des lévriers, les cliquetis, les hennissements dont retentissaient les écuries, tissaient autour de Mathilde une rumeur éparse, familière qui l’enveloppait d’une présence rassurante. »

« Ils étaient une centaine, partis quatre jours plus tôt de Paris, à pied, à cheval, à dos d’âne ou de mulet, qui cheminaient ainsi vers le tombeau de Saint-Martin pour implorer un miracle, accomplir un vœu, ou rendre grâce d’un bienfait. Ils avaient déjà vu se succéder le soleil, la pluie, les brumes du matin, les crépuscules fauves, la tiède chaleur des derniers jours d’automne précédée et suivie de l’aigre haleine des aubes et des soirs. »

Mais stop ! Stop ! C’est lourd ! C’est trop ! Pitié !
Est-il vraiment nécessaire de faire aller verbes, noms, adjectifs par deux voire plus ? Craignent-ils donc la solitude ?

En plus de ça, l’auteur a la maladresse de placer dans ses dialogues des informations qui n’ont rien à y faire, ce qui rend ces dialogues lourds et absolument pas naturels.

Je suis quand même parvenue à aller au bout de ma lecture par curiosité mais je renonce à lire le deuxième tome. J’ai lu trop de bons romans historiques qui m’ont vraiment enthousiasmée pour pouvoir apprécier celui-ci malgré sa rigueur historique.

Les avis de : A-Little-Bit-Dramatic, Parthenia, jelydragon


mardi 22 janvier 2013

Illusions Perdues - Honoré de Balzac



Ce roman est d’une richesse incroyable, il nous brosse un tableau des plus précis de la vie aussi bien parisienne que provinciale au tout début du XIX ème siècle.
Balzac tire à boulets rouges sur la presse, le monde du spectacle, la banque, la justice et les tout débuts du système capitaliste. Et encore une fois, à travers des personnages magnifiquement bien campés, il expose aux yeux du lecteur toute l’étendue des bassesses dont l’homme est capable.
A travers le personnage de Lucien et ceux de sa famille, il illustre la question de l’ascension sociale à cette époque et nous en montre les redoutables obstacles.

Le roman se compose de 3 parties (selon mon découpage personnel). La première présente la famille de Lucien, son environnement provincial et relate son introduction dans la haute société angoumoisine. Dans la deuxième partie, Lucien vise plus haut encore et débarque dans ce Paris qui le fait tant rêver et lui semble si prometteur mais qui ne sera pour lui que désillusions. Dans la troisième partie, c’est le retour à Angoulême avec une plongée dans les affaires de la petite imprimerie familiale aux prises avec ses concurrents et l’espionnage industriel.

Ce qui rend ce roman extrêmement réaliste et vivant, c’est que Balzac s’est inspiré de sa propre expérience et qu’il y parle de ses propres désillusions. Comment ne pas faire le rapprochement entre l’auteur et Lucien qui souhaite à tout prix devenir un écrivain reconnu et qui se heurte à un milieu difficile, fermé et surtout soumis au bon-vouloir de la presse ? Même chose lorsque Lucien embrasse la profession de journaliste.
Bref on sent que Balzac maîtrise à fond son sujet nous offrant des pages incroyablement détaillées sur le monde de l’imprimerie, de la banque et de la justice ( il y est même allé un peu fort là, je n’ai rien compris du tout …)
Plus que ça encore, Balzac était quand même plutôt visionnaire. C’est incroyable de constater qu’au tout début du XIXème siècle, il a pu sentir la dimension que prendrait le pouvoir de la presse et ses propos sonnent de façon très actuelle :

« Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. »

L’intrigue est magistralement menée du début à la fin, on va de rebondissements en rebondissements, on s’apitoie sur le pauvre Lucien pour mieux pester contre lui quelques pages plus loin.
Les personnages de Balzac sont véritablement représentatifs de la nature humaine, aucun n’est tout blanc ou tout noir, on les voit changer, évoluer, se comporter différemment en fonction de leur situation.
On retrouve aussi de vieilles connaissances rencontrées dans Le Père Goriot ou La Duchesse de Langeais et on réalise qu’on s’est probablement mépris sur certains d’entre eux ( n’est-ce pas Eugène ?). Une surprise attend le lecteur à la fin ( d’où l’intérêt de lire  Le Père Goriot avant) et qui me rend impatiente de savoir ce qu’il adviendra dans Splendeur et misère des courtisanes.

Beaucoup de thèmes sont donc abordés à travers ce roman qui constitue apparemment une sorte de concentré de ce que Balzac a pu écrire dans ses autres textes. Autant dire qu’on y trouve de tout et qu’on ne peut absolument pas s’ennuyer : amours déçus, trahisons, célébrité, déchéance, misère, jalousies en tout genre, égoïsme, amour familial, amitié, pardon, chantage, passion, fièvre et acharnement du chercheur et j’en oublie !
J’ai aussi adoré les descriptions de Paris ( celle de la Galerie des Bois ) où vraiment Balzac retranscrit l’atmosphère, l’ambiance du lieu à un point qu’on s’y croirait.

Voilà, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter de plus sans trop en dévoiler. J’avais très peur de me lancer dans cette lecture, je m’imaginais un sujet plutôt austère et le nombre de pages m’intimidait aussi. Mais je suis ô combien heureuse d’avoir tenté l’aventure tout de même car Illusions perdues est, pour l’instant, le meilleur classique qu’il m’ait été donné de lire.



dimanche 20 janvier 2013

Les filles d'Allah - Nedim Gürsel



Intriguée par le titre, j’ai mis un petit moment avant de me laisser tenter par ce roman ne sachant pas trop à quoi j’aurais à faire. Les critiques lues ça et là m’ont enfin décidée à me lancer.
Nedim Gürsel nous livre là un roman en partie autobiographique dans lequel il se remémore son enfance, les contes que lui narrait sa grand-mère, la Foi que lui transmettait son grand-père, ses jeux et ses interrogations partagées avec son ami Ismaïl.
Le tout forme un roman assez complexe et riche qui nécessite une certaine curiosité envers la religion musulmane. Car en effet, le texte est parsemé de références à l’Islam, nous dévoilant quelques histoires qui se cachent derrière des sourates du Coran, nous racontant en partie la vie du prophète, sa naissance, ses mariages, la révélation, les combats contre les Mecquois. Puis, à l’occasion, l’auteur revient à ses souvenirs mais surtout à ceux de son grand-père offrant ainsi au lecteur le récit des combats des ottomans contre les anglais et les arabes soutenus par le célèbre Lawrence d’Arabie.

Le style est simple et poétique même si le genre de narration employé peut surprendre au début. L’auteur s’adresse à lui-même enfant utilisant ainsi en majorité la 2ème personne du singulier. Il fait toutefois une exception lorsqu’il s’amuse à faire parler « les filles d’Allah », ces idoles vénérées par la tribu des Qoraïch avant que Muhammad ne reçoive la Révélation.

Bien que l’idée soit originale, je n’ai pas compris pourquoi l’auteur s’y était pris de cette façon, pourquoi faire de ces statues des « filles » d’Allah que Celui-ci aurait par la suite reniées ? C’est totalement contradictoire avec le précepte fondamental sur lequel repose l’Islam : l’unicité de Dieu et le fait qu’Il n’a pas engendré ( réfutant ainsi la croyance des chrétiens en un Jésus fils de Dieu). Cette incohérence est plutôt dommage ( l’intention de l’auteur a du complètement m’échapper) car les passages relatifs à ces idoles sont plutôt amusants, on connaît leurs pensées et leurs réactions face à la progressive conversion des Qoraïch à l’Islam, tantôt séduites par le prophète au point de jalouser ses femmes, tantôt haineuses et réclamant le sang. Alors peut-être que ce sont des légendes ? Peut-être se racontait-on ces histoires ainsi ? Ou est-ce pure invention de l’auteur ? J’avoue qu’il est difficile pour le lecteur de faire la part des choses et que ça reste du coup un peu confus.

J’ai trouvé intéressant l’idée de romancer la vie du prophète, j’ai beaucoup apprécié les anecdotes relatives à ses relations avec ses femmes, les jalousies et les mesquineries dont elles étaient capables. Tout aussi intéressant est le parallèle effectué par l’auteur entre la guerre Ottomans/Arabes et la guerre Mecquois/Médinois avec toutes les interrogations que cela suscitait chez le grand-père de l’auteur : comment Arabes et Turcs pouvaient-ils se faire la guerre alors qu’ils sont frères en Islam ?

C’est donc un joli texte que nous propose Nedim Gürsel où la petite et la grande histoire se mêlent aux contes et aux légendes, où les souvenirs refont surface peut-être pour mieux souligner l’évolution d’un enfant élevé dans la Foi et devenu un adulte qui a pris ses distances avec la chose religieuse à l’image de cette Turquie actuelle qui se cherche entre tradition et modernité.

Après recherches sur la toile, j’ai appris que, à la parution de ce roman, Nedim Gürsel avait été en procès avec les autorités turques pour avoir «vilipendé publiquement les valeurs religieuses d'une partie de la population», un délit qui peut «menacer la paix sociale ». Je n’ai pas eu le détail complet de ce qui lui était reproché mais étonnamment ce n’est pas ce à quoi je m’attendais. Apparemment, le fait d’avoir romancé la vie du prophète pose problème. Je ne comprends pas pourquoi dans la mesure où ça contribue plutôt à diffuser une bonne image de lui et à mieux le faire connaître. La preuve : j’ai appris beaucoup de choses grâce à ce roman et il m’a donné envie d’en savoir encore plus.